Kery James, un des pionniers du hip-hop en France, vient de sortir un nouvel album, R.A.P., qui se veut être un retour aux racines du genre, c’est-à-dire porteur de discours militants. Ce n’est pas un hasard. Le rappeur, aujourd’hui âgé de 47 ans, se vante d’être le sauveur d’un rap français, guidé, selon lui, par une nouvelle génération aux textes trop mièvres. Quand Jul parle de motocross, Niska de ses courtisanes et Gims de ses jolies voitures, la grande époque des IAM, MC Solaar, Fonky Family et NTM semble appartenir au passé.
Après Oxmo Puccino (La Hauteur de la lune) et La Fouine (Capitale du crime Vol.2) ces derniers mois, Kery James sonne la révolte. Cela faisait sept ans qu’on ne l’avait plus entendu, depuis la réédition de son disque J’rap encore, peut-être l’un des plus engagés d’une carrière qui célébrera l’an prochain son 35e anniversaire. Ces sept ans de réflexion ont été dédiés au septième art, où il a endossé la casquette d’acteur et de cinéaste dans le succès Netflix Banlieusard, riche de deux volets et d’un troisième attendu courant 2026.
Passer la publicitéLa défense de la Palestine en fil rouge
Suivant l’adage des artistes, « the show must go on », le rappeur dévoile aujourd’hui R.A.P, initiales de Résistance. Amour. Poésie, son huitième album studio. Il trace sa route en quinze morceaux, étalés sur 57 minutes, déballant un discours aussi militant que provocateur. Rien d’étonnant, il n’a jamais gardé sa langue dans sa poche. Son fil rouge, ou presque : la défense de la Palestine. D’emblée, le rappeur jette un sujet brûlant sur la table. « On devrait supporter l’Ukraine et détester la Russie, mais l’horreur palestinienne, selon eux, il n’est pas question d’en parler ici », dit-il dans un morceau au titre ouvertement orienté politiquement, J’suis pas CNEWS.
Il faudrait nettoyer au Kärcher Nicolas Sarkozy
Kery James dans le morceau R.A.P
« Les mêmes qui faisaient la chasse à ceux qui n’étaient pas Charlie interdisent de s’émouvoir pour les Gazaouis », dénonce-t-il aussi dans Shaban, un hommage à un Palestinien mort lors du bombardement d’un hôpital à Gaza par l’armée israélienne, le 14 octobre 2024. Avant d’ajouter, en clôture de l’album, dans la chanson R.A.P., avoir « une âme palestinienne ». Dans ce morceau, il tape sur l’Élysée et sur les politiques tels que François Bayrou et Nicolas Sarkozy, qu’il faudrait « nettoyer au Kärcher ». Son « devoir artistique », clame-t-il, lui autorise bien des errements, même s’il n’est pas le premier à se payer la tête de l’ex-président, Rim’K, Kaaris, Booba, Rohff et Youssoupha ayant repris avant lui ce refrain.
La France insultée
Dans son disque R.A.P, le rappeur qui se veut intello évoque les violences policières, puis critique le système judiciaire et la diplomatie française. Tout en un. « Pendant que la France te fascine, ici la police nous assassine/La France nous a vendu du rêve/La France nie les valeurs qu’elle exhibe/La France est froide, sa dictature de plus en plus sournoise », scande Kery James dans le morceau La France, en collaboration avec Wally Seck, chanteur sénégalais qui accepte ici d’associer son nom à cette diatribe anti-France.
Le natif d’Orly joue aussi les donneurs de leçons auprès de ses « petits frères », les jeunes de quartiers populaires qui se prennent « pour des voyous ». Un reproche répété dans plusieurs des chansons, parmi lesquelles 1. Pour le savoir avec Fally Ipupa, artiste congolais qui se produira au Stade de France début mai. « Tes grands-parents ont immigré pour avoir un avenir meilleur, pas pour que tu finisses guetteur derrière les barreaux ou shooter », dit-il, rêvant que la France « voit naître une génération [africaine] d’ingénieurs et pas de footballeurs, d’acteurs ou bien de chanteurs ».
Kery James - Shaban (2025)
Son dernier combat sera, bien sûr, la défense du hip-hop. Quand Kery James rappe « pour le savoir et pour le progrès », il défie « les chanteuses fatiguées » que sont les artistes de la nouvelle génération. « Aux chiots le rap de branchés », « si tu ne parles que de billets, tu ne sers à rien comme un rappeur muet », « je fais du rap conscient, ils font du rap dansant », « vos rappeurs ont moins de fond que Mister V », peut-on entendre dans certains vers de Kilo, Echo, Roméo, Yankee.
Et la musique ?
Tout cela est bien beau, poétique, philosophique. Mais les outrances des paroles de ce révolté lui servent à masquer ses faiblesses. Car finalement, au-delà des discours politiciens caractéristiques de son rap, Kery James oublie de créer de la bonne musique. Difficile, en même temps, de satisfaire son auditoire, lorsqu’on méprise la rythmique.
Le casting du disque intrigue aussi. La présence de Kareen Guiock Thuram, journaliste à M6 et compagne du footballeur Lilian Thuram, promettait une dimension jazz, mais la réalité est tout autre. Qui on est, sera un morceau douceâtre sur fond de questionnement psychologique. Bonne nuit...
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Il n’est pas interdit d’écrire la même critique pour Avec des si..., en collaboration avec la comédienne Camille Lellouche. Une ode à l’amour au ton compassé et à la musique monotone.
Pourtant Kery James a essayé de faire vivre son flow. Mais ses tentatives avec notes de piano et accords de guitare électrique, ne défient pas le genre. Pas question pour lui de le réinventer. Même lorsqu’il a l’occasion de produire des chansons aux influences inédites et exotiques, avec Fally Ipupa et Wally Seck, il se rate, préférant toujours le mot qui scandalise aux belles sonorités. Compte-t-il « sauver le rap français » ainsi ? Fort heureusement, comme tout art, il ne se cantonne pas à une seule et même définition. Il évolue avec son temps. N’en déplaise à Kery James, pour R.A.P, on passe notre tour.
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