La ville de Grasse est-elle vraiment sur le point de vendre l’une de ses anciennes fabriques de parfums historique ?

Un parfum de controverse flotte sur les hauteurs de Grasse (Alpes-Maritimes). Alors qu’une pétition citoyenne intitulée «Pour sauver l’ancienne fabrique Hugues-Aîné» a déjà rassemblé quelque 500 signatures en une poignée de semaines, la municipalité dément formellement toute opération spéculative. En cause : le sort d’un bâtiment emblématique de l’histoire industrielle grassoise, situé rue Jean Ossola, dans le périmètre du «carré des musées».

Le lieu n’a rien d’anodin. Cette ancienne fabrique familiale de parfumerie, fondée au 19e siècle par la dynastie Hugues, incarne un pan entier du patrimoine olfactif de la ville. Sa façade restaurée en 2019 grâce au mécénat en témoigne : entre les canaux souterrains, les fresques techniques et les souvenirs de distillation à la vapeur, tout évoque l’âme artisanale d’un Grasse florissant. Aujourd’hui propriété de la commune, ce bâtiment de 466 mètres carrés pourrait cependant changer de mains.

La façade de la fabrique restaurée, à l’occasion de son innauguration le 23 mars 2019. Jérôme Viaud / Facebook

C’est précisément ce que redoutent les signataires de la pétition, qui accusent la mairie de brader un joyau du patrimoine local au bénéfice d’intérêts privés. À l’origine de la mobilisation, Bastien Bottazi, un administré de la commune, fervent opposant à la politique du maire. Habitué des recours administratifs visant les décisions de la majorité, il n’occupe toutefois aucune fonction politique. Ni élu, ni représentant associatif ou partisan, il agit en son nom propre.

Dans leur texte adressé au maire et au conseil municipal, les pétitionnaires demandent l’annulation de la délibération 2025-23, qui prévoit la vente du bâtiment à la SEML (société d’économie mixte locale) «Pays de Grasse Dynamiques» pour 300.000 euros. Un prix qu’ils jugent dérisoire au regard de la localisation – à deux pas du Musée d’Art et d’Histoire de Provence – et de la charge symbolique du lieu. Ils défendent un projet alternatif d’intérêt général : maintien de l’annexe muséale, expositions temporaires dédiées à la parfumerie, et à terme, création d’un parcours muséal souterrain reliant les institutions voisines.

Désinformation

Du côté de l’hôtel de ville, on crie à la désinformation. Dans un communiqué remis à la presse en réponse à la pétition, le maire Jérôme Viaud dénonce des «affirmations mensongères» et des «manœuvres politiciennes». «Il est totalement faux de dire que le bâtiment serait vendu à un promoteur privé de luxe, insiste l’édile (LR). Bien au contraire, en tant que Maire de Grasse, je reste profondément engagé dans la préservation et la valorisation du patrimoine grassois.» Selon la mairie, il s’agit d’un transfert de propriété à un outil public, à majorité municipale, dans le cadre du programme «Action Cœur de Ville» soutenu par l’État. Le projet de la SEML visant à créer une pépinière d’entreprises autour des métiers du luxe, dans une logique de réhabilitation patrimoniale et de dynamisation économique. Le bâtiment, aujourd’hui fermé et dégradé, nécessiterait selon la Ville près d’un million d’euros de travaux.

Reste à savoir si la nuance suffira à apaiser les tensions. Car au cœur du débat, c’est bien la définition même de la valorisation du patrimoine qui est en jeu. Pour les opposants et défenseurs du projet alternatif, le risque est de voir la mémoire olfactive de Grasse réduite à une vitrine commerciale. Pour la majorité municipale, il s’agit au contraire d’un pari mesuré sur l’avenir, où patrimoine et développement économique s’imbriquent.