Après une longue lutte sociale, l’arrivée de la gauche au pouvoir au Mexique a rendu possible l’impensable : mettre en route un processus de démocratisation du pouvoir judiciaire fédéral.
Pendant des décennies, le système judiciaire mexicain a été un bastion intouchable du régime néolibéral, où les juges n’agissaient pas en arbitres impartiaux, mais en opérateurs politiques au service des élites économiques et financières, sans jamais avoir à rendre de comptes.
Face à ce pouvoir sourd et éloigné des citoyens, la réforme judiciaire a répondu à une demande sociale accumulée pendant des années, portée par l’ancien président progressiste López Obrador (2018-2024) et consolidée par sa successeure, Claudia Sheinbaum, jusqu’à son adoption à la majorité qualifiée au Congrès, en septembre de l’année dernière.
Ce processus a culminé le 1er juin dernier, lorsque notre pays a vécu un moment clé de son histoire républicaine, en permettant à la population de réécrire les règles, en élisant – au suffrage universel direct – ses autorités du pouvoir judiciaire.
Ainsi, plus de 13 millions de Mexicaines et de Mexicains se sont rendus aux urnes pour choisir leurs juges, magistrats et même les représentants de la Cour suprême de justice, répondant à une question fondamentale : jusqu’où peut aller le pouvoir du peuple ?
Au-delà du symbole, cette réponse populaire marque un tournant historique. Dans un acte sans précédent, le peuple a élu à la présidence de la Cour suprême Hugo Aguilar Ortiz, un avocat d’origine mixtèque, le premier indigène à occuper ce poste depuis le président Benito Juárez (1858-1872) il y a 168 ans. Sa nomination, ainsi que la majorité de femmes qui composent désormais la Cour, incarne une victoire politique et sociale brisant des siècles d’exclusion. Les groupes vulnérables, systématiquement marginalisés, arrivent aujourd’hui en force dans la plus haute juridiction judiciaire du pays.
Pourtant, nous savons que ce n’est là qu’un début, et les obstacles demeurent immenses. Il reste un long chemin à parcourir pour que la justice devienne un outil vivant de transformation sociale. Faut-il rappeler le cas des 43 étudiants disparus d’Ayotzinapa, toujours sans justice ? Celui de la Française Florence Cassez, symbole international des coupables fabriqués par les autorités ? Les 90 000 détenu·es en attente de jugement – dont beaucoup sont simplement pauvres ? Le fait que dans notre pays, où les peuples autochtones attendent des audiences pendant des décennies tandis que des juges libèrent des chefs du crime organisé pour des vices de procédure, et où le taux d’impunité dépasse les 90 % ? Et que dire des millions de femmes violentées, assassinées, réduites au silence par un système qui n’a pas su, pas voulu ou pas pu les protéger ?
À n’en pas douter, ce processus nécessitera d’une vigilance citoyenne accrue, d’une éducation juridique populaire et de réformes profondes dans les autres branches, principalement locales, du système judiciaire mexicain. Mais le mouvement est bel et bien enclenché.
La tâche ne sera pas facile dans un continent où le « lawfare » – guerre juridique visant à déstabiliser les gouvernements progressistes – est une pratique courante, comme en témoignent les affaires de Lula et Dilma Rousseff au Brésil, de Cristina Kirchner en Argentine, ou de Rafael Correa et Jorge Glas en Équateur. N’oublions pas l’ingérence de l’Organisation des États américains, une institution historiquement alignée sur les intérêts des États-Unis, qui a déjà formulé des critiques envers la réforme élections judiciaires.
Révolutionner un système marqué par les inégalités et l’impunité ne sera pas tâche aisée. Toutefois, la gauche mexicaine entend bien mener cette bataille, et le peuple mexicain montre la voie en affirmant que les droits ne sont pas la propriété exclusive des juristes, mais des conquêtes populaires. Les tribunaux ne sont pas des temples sacrés, mais des institutions redevables. Il ne peut y avoir de justice sans justice sociale.
Le Mexique commence à écrire un nouveau chapitre. Celui-ci ne sera pas dicté par les élites, mais par son peuple, fort de sa mémoire et le regard tourné vers l’avenir.
Avant de partir, une dernière chose…
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