La « montée au mur des Fédérés » : plus qu’un symbole de mémoire, la modernité de la Commune

Joël Ragonneau

Coprésident des Amies et Amis de la Commune de Paris 1971

En ce début 1871, le divorce n’a jamais été aussi grand entre la population de Paris et un gouvernement théoriquement « républicain », mais dirigé par un ancien ministre du roi Louis-Philippe, Adolphe Thiers, qui veut une paix à tout prix après l’effroyable siège prussien de l’hiver 1870-1871. Les provocations gouvernementales mettent le feu aux poudres avec la suppression de la solde de la garde nationale, privant ainsi des milliers de parisiens d’un revenu régulier, et la fin du moratoire des loyers, avec pour conséquence la menace de l’expulsion de 150 000 habitants. De plus, l’Assemblée nationale choisit de s’installer à Versailles, la ville des rois.

Pour mater Paris, Thiers ordonne la confiscation des canons détenus par les Parisiens. Ces canons avaient été fondus avec l’argent du peuple de Paris. Alarmés, les gardes nationaux et la population s’opposent à leur enlèvement et encerclent les soldats venus les retirer. Ceux-ci refusent de tirer sur la foule et fraternisent.

Du 18 mars au 29 mai 1871, le peuple de la capitale, composé d’ouvriers, d’artistes et d’intellectuels, va exercer le pouvoir. Durant cette courte période, un nombre considérable de mesures vont être prises. Elles visaient à mettre fin à l’exploitation et donnaient à la démocratie une dimension sociale inédite.

Le peuple va ainsi décider par lui-même, dans un bouillonnement participatif, de jeter les bases d’une refondation démocratique et sociale : souveraineté, reconnaissance de la citoyenneté pour les étrangers, égalité salariale hommes-femmes. Par la réquisition des logements et entreprises abandonnés, la Commune pose les prémices de l’autogestion. Elle supprime les monts-de-piété, machines à fabriquer de l’endettement et de la misère, au profit des bureaux d’assistance aux personnes sans ressources.

Elle pose les fondements de la laïcité, avec la séparation de l’Église et de l’État, rend l’école publique obligatoire pour les garçons et les filles. Mais la brièveté de son existence, soixante-douze jours, interrompra cet élan si créatif. Dès le 2 avril 1871, les Versaillais multiplient les arrestations afin de punir tout participant à l’insurrection. La répression culmine avec la semaine sanglante, du 21 au 28 mai. Combien furent massacrés ? Plusieurs milliers à coup sûr.

Soutenue par les troupes de Bismarck cernant Paris pour interdire toute retraite, la bourgeoisie venait de restaurer son pouvoir au prix d’un châtiment féroce. Mais soixante-douze jours durant, le drapeau rouge avait flotté sur l’Hôtel de Ville, et pour la première fois la classe ouvrière avait pris toute sa place au sein d’un gouvernement patriotique et démocratique.

Depuis lors, au cimetière du Père-Lachaise, il est de tradition de venir accrocher un œillet rouge dans le lierre du « mur des Fédérés ». Il symbolise la mémoire et le rayonnement des idées, plus actuelles que jamais, de la Commune de Paris. D’ailleurs, les montées au mur se sont toujours inscrites dans cette perspective : luttes pour la liberté, le progrès social. Il est significatif que les plus importantes manifestations devant ce mur correspondent à des moments forts de revendication populaire.

Mais comment se fait-il qu’un événement qui s’est déroulé il y a près de cent cinquante ans suscite encore autant d’intérêt auprès d’un grand nombre de citoyennes et citoyens de ce pays et de femmes et d’hommes du monde entier ? Nous vivons aujourd’hui l’un de ces moments d’histoire lourds de dangers, dans un monde dominé par l’argent et la course aux armements. Les inégalités se creusent entre les nantis et des millions de citoyens frappés par le chômage, les emplois précaires et sous-rémunérés. Cette situation favorise toutes les dérives et ici même, en France, certains élus n’hésitent plus à conclure des alliances avec l’extrême droite raciste et xénophobe.

La modernité de la Commune, c’est la lutte contre l’ultralibéralisme, la déréglementation, le démantèlement du droit du travail, pour la protection de la santé et pour les toutes les conquêtes sociales. En ce sens, nous affirmons que la mémoire de la Commune doit vivre. Et déclarons avec Jules Vallès : « 28 mai, la bataille allait être finie/Les canons éreintés hurlaient notre agonie/Mais il restait encore quelque part là-bas/Un drapeau rouge qui saignait sur des pavés en tas ». Fidèles au souvenir des Communards, nous monterons tous ensemble au mur des Fédérés le samedi 24 mai 2025. Rendez-vous à partir de 10 heures place des Fêtes, à Paris, puis départ de la manifestation à 14 h 30.

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