Mort de l’ex-président Jimmy Carter, la bonne conscience de l'Amérique

L'Amérique est le pays de la seconde chance. De ses faiblesses au pouvoir, M. Carter a fait sa force lorsqu'il l'a quitté. Des moqueries dont il a été la cible à Washington, il a fait son acte de foi, confondant ensuite ses détracteurs. De son impopularité dans les médias et l'opinion, il est sorti plus respecté que jamais. 

L'ancien planteur, natif de la Géorgie, n'a jamais dévié de sa route difficile, celle d'un apôtre de la paix et d'un homme de bonne volonté. Jamais non plus il n'a tenté de s'enrichir, ou de terminer son existence en jouant au golf, comme l'on fait nombre de ses successeurs. Courageux, au point d'affronter très régulièrement l'opinion de ses concitoyens, brocardé souvent pour sa « naïveté  », voire sa « faiblesse  », il aura, à la fin de sa vie, donné toute sa noblesse à son combat pour la bonne entente entre les peuples. 

À ce titre, il demeurera l'exact opposé d'un Georges W. Bush, dont il condamnera régulièrement la politique belliqueuse en Irak, les graves atteintes au droit international et aux Conventions de Genève, et le terrible laxisme en matière de tortures. Jimmy Carter était la bonne conscience de l'Amérique. Son ange blanc. 

Honnêteté intellectuelle

Médiateur inlassable entre la Somalie et l'Éthiopie, entre les Serbes et les Bosniaques, entre les factions rivales du Soudan du Sud, il a constamment promu la démocratie par des voies paisibles. Il a été observateur d'élections au Panama, au Nicaragua, au Paraguay, au Venezuela ou en Haïti. Mais son plus grand succès aura été, lorsqu'il était président, en mars 1979, d'avoir réussi, à force d'obstination, à sceller les accords de Camp David entre l'Égypte et Israël, en s'imposant comme le précurseur de la formule : « Des territoires contre la paix  »

Navré de constater l'incapacité des Israéliens à avancer plus avant dans la voie de la coexistence pacifique avec leurs autres voisins ou les Palestiniens, il les jugera très sévèrement à la fin de sa vie, s'attirant les foudres des puissants lobbys juifs américains. Il n'en avait cure. Jamais son honnêteté intellectuelle n'a pu être prise en défaut. Cet homme croyait au pouvoir de la raison et de la négociation, même face à des dictateurs comme Kim Jong-il, en Corée du Nord, Slobodan Milosevic, en Serbie, ou Fidel Castro, à Cuba. Son innocence fut sa grandeur. Sa devise était : « Nos valeurs américaines ne sont pas le sel dans le pain, mais le pain lui-même. » 

 

Jimmy Carter, un ex-président centenaire

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C'est au cœur de la « Bible Belt », l'Amérique rurale et très chrétienne, qu'il a vu le jour le 1er octobre 1924. À Plains, en Géorgie, où il a vécu presque toute sa vie dans une maison modeste, son père cultivait des cacahouètes. Le père était un Blanc traditionnel du coin : un raciste bon teint. Il mourut alors que « Jimmy  » était encore jeune. Sa mère, une infirmière, avait passé deux années en Inde, et les idées ségrégationnistes n'étaient pas les siennes. « Jimmy  » fut ce mélange improbable de libéral (il fit accepter très tôt en Géorgie les lois contre la ségrégation raciale) et de chrétien fervent. C'est à Plains aussi qu'il rencontra Rosalynn, sa fidèle épouse, avec qui il se maria en juillet 1946, et qui lui donna trois fils et une fille. Ingénieur en physique nucléaire, il reprit la ferme familiale, et devint un excellent agriculteur, plutôt confortable. Cette bonne fortune lui permit de devenir d'abord sénateur de son État, entre 1963 et 1966. Puis gouverneur de la Géorgie, en 1971. 

Une présidence très dure 

Son accession à la présidence fut une sorte d'accident de l'Histoire. Sans le Watergate, le gouverneur inexpérimenté de la Géorgie n'avait pas sa chance. Mais son slogan de campagne, - « Ayez confiance en moi ! », fit mouche dans une Amérique qui ne rêvait que de purification de la vie politique, après les miasmes des équipes Erlichman et Haldeman, dans la Maison-Blanche de Richard Nixon. Gerald Ford avait pris le relais de Richard Nixon après le Watergate, sans aucune chance d'être élu. L'Amérique, après le diable, voulait un bon dieu. Jimmy Carter promit l'impossible  : une présidence « transparente  ». Les Carter, Jimmy et Rosalynn, firent sensation en remontant à pied Pennsylvania Avenue, entre la Maison-Blanche et le Capitole, au premier jour de leur mandat, en 1977. 

On ne s'improvise pas président des États-Unis, simplement avec de bonnes intentions et une courte expérience locale. D'autant que le monde n'avait pas décidé de trêve pour « Jimmy  ». Bien au contraire : la présidence Carter fut très dure. La crise pétrolière mondiale d'abord, après la chute du chah d'Iran et la grave crise économique qui suivit le premier « choc pétrolier  ». Les otages américains retenus à Téhéran, aussi. Enfin, la conquête, en décembre 1979, de l'Afghanistan, par l'Armée rouge. 

Certes, le traité de Camp David, dessiné en 1978, avait été un grand succès. Mais le reste du mandat de M. Carter ne constitua qu'une suite de faux pas. La petite « mafia de Géorgie  » qui isolait le « planteur de cacahouètes  » à la Maison-Blanche était devenue aussi opaque que celle de Richard Nixon. Les décisions du président ne semblaient répondre en rien à la gravité des situations. À l'invasion de l'Afghanistan, les États-Unis ripostèrent par le boycott des Jeux olympiques de Moscou, auxquels même les Britanniques participèrent ! Improvisationet indécision semblables face aux mollahs de Téhéran. En avril 1980, pour couronner le fiasco diplomatique entre les deux capitales, une opération militaire américaine de récupération des otages échoua piteusement dans le désert iranien. 

Une seconde vie

M. Carter, qui était à l'aise dans les petits groupes, était nul à la télévision. Pas le moindre charisme, avec son accent de Plains, et sa voix plate. Il racontait des histoires ridicules, comme une lutte contre un gros rongeur, alors qu'il s'adonnait à une partie de pêche. Ce conte devint la métaphore de son règne : un président qui se battait contre un animal pitoyable, au moment où les Russes et les ayatollahs défiaient l'Amérique. Ronald Reagan l'écrasa aux élections présidentielles suivantes. 

Il se retira chez lui, à Plains, où en bon Américain moyen, il acheva lui-même de construire sa maison. Puis, âgé seulement de 56 ans, il publia ses mémoires pour payer ses dettes. Personne ne s'intéressait à lui, il symbolisait le déclin de son pays, et semblait voué à retourner à son anonymat d'homme profondément humble. C'est alors, en 1982, que cet homme obstiné démarra sa seconde vie, à la tête de son Centre Carter. 

Basé à Atlanta, le Centre avait l'ambition de « Promouvoir la paix, combattre les maladies, construire l'espoir  ». Et c'est en son sein que « Jimmy  » donna toute sa mesure, en jouant les médiateurs dans presque toutes les régions de conflit de la planète. Avec son budget d'une trentaine de millions de dollars par an, recueillis auprès d'entreprises, le Centre emploie toujours 150 personnes. Il lutte également contre les maladies tropicales dans les pays pauvres. 

Dans notre monde où la paix et la démocratie s'imposent lentement, « Jimmy  » sera peut-être un jour reconnu comme un prophète. Aucun autre ex-président des États-Unis – à l'exception peut-être de Herbert Hoover, qui n'a cependant jamais reçu le prix Nobel -, n'aura jamais autant marqué la vie de son pays que ce « planteur de cacahouètes  ». Bill Clinton suit fidèlement son exemple. Des milliardaires, comme Bill Gates et Warren Buffett, offrent l'essentiel de leurs fortunes au tiers-monde. M. Carter aura planté la première, la bonne graine.

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