«C’est rassurant» : à l’heure du tout-numérique, ces Français qui font de la résistance et gardent de l’argent liquide chez eux

À l’heure des paiements en carte bleue ou via son smartphone, il reste d’irréductibles Français qui gardent encore quelques centaines d’euros en liquide, au cas où. Cet argent sous le matelas tranquillise Christine, 60 ans : «Avec mon mari, nous gardons au moins 200 à 300 euros, en cas de perte ou de vol de carte bancaire ou tout autre problème avec les systèmes de paiement. C’est rassurant.» Pour elle, ce réflexe tient aussi à une habitude générationnelle : «Nous avons connu l’époque où l’argent liquide était bien utile pour les petites sommes, comme pour acheter une baguette de pain.» Un internaute raconte, lui, sur le réseau social X avoir «en permanence dans une enveloppe des petites coupures pour un montant de quelques centaines d’euros en cas de panne des réseaux de paiement (bug informatique ou cyberattaque)».

Cette démarche trouve désormais un écho institutionnel. Dans une étude publiée mercredi 24 septembre, la Banque centrale européenne (BCE) recommande aux citoyens de l’UE de garder suffisamment d’espèces pour «couvrir les besoins essentiels pendant environ 72 heures», notamment «en cas d’instabilité systémique majeure». Dans sa note, la BCE évoque les exemples des Pays-Bas, de l’Autriche et de la Finlande, où les autorités recommandent de toujours garder entre 70 et 100 euros par personne en espèces. Une recommandation également partagée par le gouvernement français, qui conseille de conserver de l’argent liquide, sans dévoiler de montant, dans un «kit d’urgence» en cas de catastrophe majeure. Sur les réseaux sociaux, nombreux sont les internautes qui évoquent «la crainte d’une escalade des tensions avec la Russie».

Passer la publicité

«Cela doit rester du dépannage»

Si certains Français appliquent ce conseil les yeux fermés, d’autres se veulent plus critiques. Sur le forum Reddit, un utilisateur assume garder «un mois de salaire en cash, en cas de perte de portefeuille ou de panne de système de paiement». Mais la majorité des commentaires lui opposent un autre calcul et recommandent plutôt d’investir son argent dans des ETF - des placements boursiers en vogue qui suivent l’évolution d’un indice (S&P 500, CAC 40…) ou d’un panier d’actions - ou d’acheter des cryptomonnaies. Ils dénoncent notamment une érosion de la valeur de l’argent liquide face à l’inflation. Philippe Crevel, directeur du Cercle de l’épargne, se veut plus mesuré : «Il n’est pas illogique d’avoir une certaine somme d’argent sous son matelas pour des besoins urgents, mais pas tout son argent, cela doit rester du dépannage.»

Aujourd'hui, un Français sur quatre déclare conserver des espèces à son domicile en tant que réserve de précaution ou d’épargne alternative, selon une enquête de la Banque de France publiée en décembre 2024. «Avec la Belgique, la France est le pays de la zone euro présentant la plus faible part de ménages dans cette situation», alors que la moyenne de la zone euro s’élève à 35%, relevait l’institution. Celle-ci expliquait cette faible appétence pour les espèces par «une forte confiance dans le système bancaire», «une faible part du revenu perçue en liquide» ou encore «un biais déclaratif lié à la sensibilité du sujet».

Un principe de vie pour les survivalistes

Dans le détail, «parmi les Français déclarant thésauriser en 2024, près du tiers (30%) conserve moins de 100 euros et, à l’autre bout de l’échelle, près du quart déclare garder plus de 500 euros», souligne une étude YouGov pour MoneyVox, publiée en mars 2025. «Toutefois depuis deux ans, les Français ont tendance à conserver des montants plus importants», précise-t-elle. Paradoxalement, les personnes âgées semblent moins enclines à garder des espèces chez elles : seuls 15% des plus de 55 ans souhaitent garder davantage d’argent liquide chez eux, contre 46% des 25-34 ans. Philippe Crevel y voyant «une défiance par rapport au système traditionnel financier».

Une partie de la population a fait de cette thésaurisation un principe. Les survivalistes, qui anticipent des catastrophes et prônent l’autonomie, recommandent de garder du liquide à portée de main. Le site de cette mouvance «Mouton Résilient» conseille par exemple de «conserver une partie de votre argent hors du système bancaire pour éviter de mettre tous vos œufs dans le même panier». Le site «Résilience urbaine», lui, invite les survivalistes à stocker «500 euros minimum en petites coupures». Entre réflexe générationnel, précaution raisonnée et logique survivaliste, une conviction s’impose : même à l’ère du tout numérique, personne ne semble prêt à enterrer définitivement les billets.