La ministre de la Santé dans la tourmente, à la veille de la manifestation des médecins libéraux

Quelqu’un a-t-il proféré une malédiction dans les couloirs du gigantesque bâtiment triangulaire du 7e arrondissement qui abrite le ministère de la Santé ? Depuis la réélection d’Emmanuel Macron en 2022, neuf ministres s’y sont succédé. Prenant la suite de Catherine Vautrin et de Yannick Neuder, Stéphanie Rist occupe depuis octobre ce maroquin en forme de siège éjectable. Trois mois à peine après sa prise de fonction, cette proche de Gabriel Attal est déjà, elle aussi, en très mauvaise posture. En plus de faire face à une fronde inédite des médecins, elle doit se frotter au suffrage des électeurs. Un pari risqué, tant l’impopularité du chef de l’État est grande.

Stéphanie Rist est candidate à l’élection législative partielle de la 1re circonscription du Loiret, prévue les 18 et 25 janvier. Un scrutin presque confidentiel et peu identifié par les électeurs, lesquels risquent de s’abstenir en masse. La situation est d’ailleurs rocambolesque. Réélue députée du Loiret en 2024, Stéphanie Rist avait comme colistier Stéphane Chouin, maire d’une petite commune voisine d’Orléans. Bien qu’ayant accepté de faire campagne avec Rist, celui-ci avait annoncé qu’il ne siégerait pas en cas de démission de la députée - alors qu’elle était pourtant pressentie pour devenir ministre de la Santé. Le scénario s’est concrétisé tout juste un an après le scrutin. Rist a été nommée et Chouin a refusé de devenir député, entraînant de facto une élection législative partielle. La ministre de la Santé se présente donc à une élection… pour rester en poste au gouvernement.

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« Elle joue son va-tout »

Le non-cumul des mandats entre une fonction ministérielle et parlementaire l’empêche en effet de conserver son siège au Palais Bourbon. C’est avec une nouvelle suppléante, Marie-Philippe Lubet, elle aussi maire d’une petite commune du Loiret, que Rist se présente cette fois-ci. Cette dernière siégera à l’Assemblée nationale en cas de victoire, et ce tant que Stéphanie Rist sera au gouvernement. « Se présenter avec une nouvelle suppléante qui va être députée à sa place lui permet de garder sa place de députée bien au chaud », fustige Ghislaine Kounowski, candidate dans cette circonscription pour la gauche et les écologistes (mais pas avec La France insoumise). La ministre s’est de surcroît mise d’elle-même dans une position inconfortable, en annonçant début janvier dans La République du Centre  qu’elle proposera sa démission du gouvernement en cas de défaite devant les électeurs.

« Elle joue son va-tout », juge Ghislaine Kounowski. « Si jamais elle ne gagne pas, elle perd tout. » Mais le diable se cache parfois les détails. « Elle a bien dit qu’elle proposerait sa démission, mais je ne sais pas ce qu’elle a négocié derrière. » Le premier ministre pourrait en effet refuser le départ de Stéphanie Rist, laquelle s’en tirerait alors avec une simple tape sur les doigts. « On n’en est pas là », élude-t-on pour l’instant dans l’entourage de Sébastien Lecornu. Soutien de la première heure du président, Stéphanie Rist n’en est toutefois pas à son coup d’essai dans cette circonscription du Loiret.

Pas de front républicain envisagé

Après avoir rejoint le mouvement d’Emmanuel Macron en 2016, cette médecin rhumatologue est élue députée dès l’année suivante, avec 65 % des suffrages exprimés. Elle est réélue à 57 % en 2022, puis à 67 % en 2024. Cette dernière victoire est cependant en trompe-l’œil, car Stéphanie Rist a bénéficié du retrait de la candidate socialiste qualifiée au second tour, dans le cadre du front républicain pour empêcher la victoire de l’extrême droite. Au premier tour, la macroniste et son adversaire de gauche étaient dans un mouchoir de poche (69 voix d’écart) et le Rassemblement national avait réuni trois fois plus de bulletins en sa faveur que deux ans plus tôt. Le scrutin anticipé des 18 et 25 janvier est donc loin d’être gagné pour la ministre.

La faible participation attendue - autour de 35 % - rend improbable une triangulaire, ce scénario où au moins trois candidats réunissent un nombre de voix suffisant pour se qualifier et se maintenir au second tour. Pas de désistement possible, donc. La droite et le centre épargnent cependant Stéphanie Rist en ne présentant pas de candidat face à elle. La gauche est quant à elle divisée entre la candidate des socialistes et celui de La France insoumise. Le Rassemblement national, qui a investi la même candidate qu’en 2024, espère bien se qualifier une nouvelle fois. La mobilisation des électeurs sera décisive car la victoire pourrait se jouer à quelques voix.

Un nouveau pouvoir décrié de l’administration

Avant ce scrutin décisif, la ministre affronte la colère des médecins libéraux, en grève depuis le 5 janvier et réunis à Paris ce samedi pour une grande manifestation contre ce qu’ils considèrent comme des attaques sans précédent contre la médecine libérale. Dans le viseur des professionnels de santé : le budget de la Sécurité sociale, défendu par Stéphanie Rist ces derniers mois et adopté sur le fil en décembre. La manifestation du 10 janvier est d’ailleurs déjà comparée à la grande mobilisation de février 2023, organisée contre une loi - portée, là encore, par Stéphanie Rist - permettant aux patients un accès direct à certains soins sans passer par un médecin.

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Depuis plusieurs semaines, la ministre de la Santé tente de faire preuve de pédagogie - en défendant un texte de compromis qui contient plusieurs dispositions auxquelles elle était pourtant opposée - et cherche ainsi à donner l’image d’un gouvernement à l’écoute des préoccupations des praticiens. « Je suis la ministre de tous les médecins », répète-t-elle à l’envi. Elle s’est notamment engagée, dans une lettre ouverte aux soignants, à ne pas utiliser un nouveau pouvoir donné à l’administration par le budget de la Sécurité sociale et fortement décrié : celui de modifier de façon unilatérale les tarifs de certains actes médicaux. « Il y aura d’autres ministres de la Santé après elle et peut-être que ceux-là seront beaucoup moins réticents », rétorque le docteur Kilian Thomas, représentant les jeunes médecins généralistes. Le médecin Benoît Coulon, généraliste à Besançon, est quant à lui encore plus pessimiste : « Je ne pense pas qu’elle puisse avoir le pouvoir de s’opposer. Et de toute façon, est-ce qu’elle sera encore ministre de la Santé dans un mois ? »