Notre critique de L’Engloutie, une femme qui déménage

Deux flammes vacillantes dans une nuit d’encre et de tempête. C’est l’ouverture de L’Engloutie. Elle dit déjà quelque chose du talent de Louise Hémon à raconter des histoires avec des images, et de sa foi dans le cinéma. Le premier long-métrage de fiction de cette jeune réalisatrice issue du documentaire et du théâtre, remarqué au Festival de Cannes (Quinzaine des cinéastes), ne manque pas d’ambition. Avec ce conte d’hiver, tourné en haute montagne en partie par des acteurs non professionnels, des enfants, du patois, des chamois et une neige épaisse, elle ne choisit pas la facilité.

1899. Aimée Lazare (Galatea Bellugi), jeune institutrice de la IIIRépublique, arrive dans un hameau enneigé des Hautes-Alpes. Un monde sans femmes. Elles sont parties travailler tout l’hiver dans la vallée comme domestiques. Restent les vieilles biques superstitieuses, les enfants, les vaches et les hommes. Jeunes pour la plupart, indolents et pleins de sève (Samuel Kircher, Matthieu Lucci). Ils chassent ou se font dorer au soleil sur les rochers. Aimée tente de faire l’école aux enfants. Elle leur enseigne l’alphabet, l’hygiène (« un bain par mois est l’assurance d’une pleine santé »), la géographie. Sur sa carte de France, l’Algérie colonisée, fantasme exotique, semble fasciner les montagnards.

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Les hommes entrent dans la maison d’Aimée comme dans un moulin, sans frapper. Quand le vieux du hameau meurt, on fixe son cercueil sur son toit, sans lui demander son avis. Le sol est gelé, il faut le mettre hors de portée des bêtes qui rôdent et attendre le printemps pour l’enterrer. Les habitants du hameau se méfient d’Aimée et de sa mission civilisatrice. Ça ne les empêche pas de la convier aux veillées. On raconte des histoires le soir au coin du feu. Pour le réveillon de l’année 1900, on fait rôtir dans la cheminée un chamois pris dans une avalanche. D’autres avalanches suivront et feront des victimes parmi les hommes avec lesquels couche Aimée. Leurs corps ne sont pas retrouvés.

Inspiration familiale

Galatea Bellugi, avec ses joues rougies par le froid ou les flammes, campe une femme presque contemporaine de la bonne qu’elle interprète dans La Condition de Jérôme Bonnell. Les deux films abordent le tournant du siècle à travers des thèmes voisins. Le désir d’émancipation, l’éveil à la sexualité. Mais là où Bonnell chausse de gros sabots pour une charge sans finesse contre le patriarcat, Louise Hémon fait corps avec l’opacité de son héroïne. Mieux, la très cartésienne Aimée, chargée d’éclairer une population dans l’obscurité, draine un mystère, mélange de pulsions d’érotisme et de mort, digne des plus belles sorcières.

Louise Hémon s’inspire de son histoire familiale, où se sont succédé plusieurs générations d’institutrices, envoyées comme Aimée pour leur premier poste dans des villages alpins coupés du monde durant les longs mois d’hiver. Elle ne se contente pas d’en faire une transposition littérale. Elle la transporte aux confins du fantastique, jusqu’à son dénouement en forme d’énigme au trouble persistant.

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