"Que ma volonté soit faite" : Julia Kowalski joue des codes horrifiques du cinéma pour traiter le désir féminin, brûlant et réprimé

Comment vivre femme quand il n'y a autour ni modèle, ni place laissée à cela ? Comment comprendre ses envies, les faire éclore quand on est gardée et regardée par des hommes ? Pour son second long-métrage, Que ma volonté soit faite, en salles mercredi 3 décembre, la réalisatrice aux origines polonaises, Julia Kowalski explore la répression du désir féminin et la violence masculine, dans une fable angoissante qui joue avec l'horreur et le fantastique.

Nawojka vit dans la ferme familiale au côté de son père, Polonais immigré, et ses deux frères. C'est une campagne française isolée, on ne sait pas exactement où, mais le ciel y est gris et bas et l'air brumeux. La jeune femme a un pouvoir que l'on cache, on ne sait pas vraiment quoi non plus, c'est un mal qui la possède comme il possédait sa défunte mère, lui dit-on. Il se réveille chez elle à chaque fois qu'elle éprouve du désir lors de grandes crises de délire où son corps se contorsionne dans tous les sens.

Discrète et effacée, elle s'occupe de la ferme, des vaches – qui semblent atteintes d'une étrange maladie et qu'on abat une à une –, mais aussi de ses grands frères, de la maison et de la cuisine. On la devine indispensable dans ce microcosme qui l'étouffe. Puis un jour, Sandra, une jeune femme frondeuse et affranchie, revient vivre dans la maison de ses parents, voisins de la ferme, après avoir disparu du village où elle est devenue paria. Médusée et un peu voyeuriste face à elle, Nawojka ne parvient plus à contrôler ses pouvoirs… Où peut-être justement, qu'il était temps de les laisser vivre.

Le récit est celui de l'évasion de Nawojka. Elle expose sa volonté très tôt, elle souhaite quitter la ferme pour des études de vétérinaire. On lui dit que c'est compliqué avec sa "condition". Et puis comment la ferme tournerait sans elle ?

Brûler de l'intérieur

Pour les autres, pour être discrète, serviable, Nawojka réprime ses désirs. Pourtant, lors de ses crises de démence, elle prie, tente de s'en remettre à Dieu, mais rien n'y fait : elle brûle de l'intérieur. Très vite, on sent qu'une menace ambiante pèse sur ce petit écosystème agricole. On ne sait pas trop d'où va venir le danger : est-ce de la mystérieuse maladie qui frappe une à une les vaches de la ferme ? Est-ce des frères, de leur harcèlement et de leur violence ? Est-ce de Nawojka elle-même ?

Julia Kowalski tisse une ambiance doucereusement glaciale. Les dialogues se font dans les regards et les silences. Sa caméra traîne dans des recoins poussiéreux, se perd dans la nuit et la forêt, patauge dans les champs. La boue, le sang, ce liquide blanchâtre qui rappelle une semence visqueuse, que vomissent les vaches avant de mourir... Tout est rendu presque organique et palpable par la pellicule 16 mm, qui nous invite à scruter chaque détail de l'écran.

Nawojka et le vétérinaire qui travaille sur la ferme. (NEW STORY)
Nawojka et le vétérinaire qui travaille sur la ferme. (NEW STORY)

Le danger est partout et nulle part à la fois, jusqu'à un point de bascule où il devient clair. Les hommes sont le danger, Nawojka comme Sandra sont des proies. L'une paraît facile à dominer, l'autre est à tuer ou à dompter, au choix. Il faut punir leur envie de liberté comme des sorcières qu'on brûlerait sur un bûcher. À elles deux, elles représentent deux éclats de la féminité, deux survivantes d'oppressions plurielles. Julia Kowalski se sert de ses personnages pour explorer ce que veut dire être femme, et la place qu'on laisse à leur voix et leurs désirs.

La "possession" de Nawojka, tout comme l'étrange maladie qui touche les vaches, ne sont que des prétextes fantastiques : le surnaturel qui s'enchevêtre au réel pour venir en souligner les aspérités. La violence, la répression du désir, l'isolement, les diktats sociaux.

Colère féminine tacite

La réalisatrice reprend ici des thèmes déjà amorcés lors d'un précédent court-métrage déjà projeté à la Quinzaine des cinéastes de Cannes en 2023, J'ai vu le visage du diable. Celui-ci se déroulait en Pologne, dans une petite ville où une jeune femme homosexuelle, persuadée d'être possédée par le diable, requiert un exorcisme. Julia Kowalski y dévoilait alors la spectaculaire Maria Wrobel dans le rôle de la jeune habitée par le diable.

Rôle qu'elle incarne donc à nouveau pour Que ma volonté soit faite, dans de nouvelles scènes aussi glaçantes que fascinantes de possession, qui transcendent son corps, contorsionné dans son lit. Maria Wrobel incarne avec aplomb l'innocence absolue, dont on ne perçoit la peur et la rage qu'à travers le regard. Dans ce film qu'on devine très intime, Julia Kowalski signe un manifeste onirique pour la féminité aussi mystique que pragmatique.

"Que ma volonté soit faite" de Julia Kowalski, en salles le 3 décembre 2025. (NEW STORY)
"Que ma volonté soit faite" de Julia Kowalski, en salles le 3 décembre 2025. (NEW STORY)

La fiche

Genre : Drame, Épouvante
Réalisation : Julia Kowalski
Avec : Maria Wrobel, Roxane Mesquida, Wojciech Skibinski
Pays : France, Pologne
Durée : 1h35
Sortie :
3 décembre 2025
Distributeur :
New Story
Synopsis : La jeune Nawojka, qui vit avec son père et ses frères dans la ferme familiale, cache un terrible secret : un pouvoir monstrueux, qu'elle pense hérité de sa défunte mère, s'éveille chaque fois qu'elle éprouve du désir. Lorsque Sandra, une femme libre et sulfureuse originaire du coin, revient au village, Nawojka est fascinée et ses pouvoirs se manifestent sans qu'elle ne puisse plus rien contrôler.