« Un homme est mort » de Jacques Deray : la course folle de Jean-Louis Trintignant à travers Los Angeles

Quelques réalisateurs français ont fait des incursions plus ou moins réussies aux États-Unis. Y compris pour illustrer avec audace un genre autochtone comme le film noir. C’est le cas de Jacques Deray qui, se trouvant à Los Angeles après l’échec d’un projet ambitieux, opta pour un thriller plus modeste, dont le célèbre scénariste Jean-Claude Carrière eut l’idée et trouva le titre, élémentaire, Un homme est mort.

On y voit tout simplement un tueur envoyé de France pour trucider un supposé mafieux dans sa luxueuse maison de Beverly Hills. Lequel tueur est aussitôt pris en chasse par un collègue américain, qui le traque et le canarde d’un bout à l’autre de la mégalopole californienne. Ainsi se résume peu ou prou la trame de ce film d’action moyennement nerveux, dominé par la présence aussi incongrue que mutique de Jean-Louis Trintignant.

Un aperçu rare de la vie quotidienne à Los Angeles dans les années 1970

En effet, le Français a beau courir comme un dératé, comme dans tous ses films de l’époque (quand il n’est pas au volant d’une auto), il détonne un peu. Il ne connaît pas les codes et semble s’étonner de tout. Ce qui est fidèle aux premières impressions du cinéaste lors de ses repérages dans la ville.

Deray voulait traduire ce que voyaient « les yeux d’un Français arrivant pour la première fois à Los Angeles » et découvrant que tout y est « hors de toute mesure humaine ». Grâce à ce regard curieux et sans préjugés, le film transgresse les clichés et s’avère, comme le note Thom Andersen, réalisateur et critique local, un portrait à la fois précis et ingrat de Los Angeles en 1972.

Ingrat parce que le film n’idéalise rien et montre les dessous les moins affriolants de la Cité des Anges : les rues déglinguées de Venice ; les boîtes de strip-tease miteuses de downtown, les motels borgnes. Une scène se déroule même sur le parking d’un cinéma drive-in en plein jour, ce qui n’est pas commun. Lors de son errance, le Frenchie découvre certains détails locaux, comme les fauteuils avec télés individuelles dans les lieux publics ou les appareils à pièces et à billets de tous styles (un rasoir électrique public).

Au-delà de la poursuite, qui sous-tend le récit en permanence, le film offre donc un aperçu rare de la vie quotidienne à Los Angeles dans les années 1970. Mais le récit ne se noie pas pour autant dans un brouillard documentaire, et plusieurs personnages marquants pimentent ce jeu de l’oie.

Au premier chef, celui qui incarne le poursuivant, Roy Scheider, acteur omniprésent de l’époque (Les Dents de la mer, French Connection, etc.), ou bien les piquantes Angie Dickinson et (surtout) Ann-Margret, au charme desquelles le Français ne succombe pas réellement. Cette absence de sous-intrigue amoureuse est une des particularités de cette œuvre hermétique à toute psychologie, dont l’enjeu est avant tout d’évoquer la perdition du héros, auquel seule la dimension policière permet d’échapper à la banalité absolue.

N. B. La version actuellement disponible pour ce film tourné en anglais est en français, mais on y entend la voix de Trintignant, car il s’est doublé lui-même.

Un homme est mort de Jacques Deray, France/Italie/USA, 1h44, 1972, à voir sur arte.tv ou sur Youtube.com jusqu’au 28 février.

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