Dayrick, (Kurdistan syrien), envoyée spéciale
Tache obscure dans un paysage ocre et sec, une mare de pétrole s’épand au pied d’un derrick déglingué, à l’arrêt. À l’ombre d’un mur de parpaings surmonté de barbelés, un soldat taciturne monte la garde, tête couverte d’un keffieh rouge. Le camp de Roj s’étire en allées poussiéreuses où des centaines d’enfants traînent leur ennui.
Au seuil des tentes blanches, des antennes paraboliques sont plantées. À l’intérieur de l’une d’elles, une Tunisienne détenue là a aménagé une épicerie de fortune. Biscuits, boîtes de conserve, articles d’hygiène s’y négocient à prix d’or. À l’entrée, un adolescent aux yeux bridés se balance sur une chaise en plastique. Un jeune garçon ramasse un ballon de football élimé. Une petite fille, tête nue, pousse un vélo aux jantes rouillées, au pneu arrière crevé.
Une autre, plus grande, couverte d’un long voile blanc tombant sur sa tunique rouge, est chaussée de simples sandales malgré le froid mordant. De cette troupe d’enfants habillés de loques, visages sales, dents dévorées par les caries, s’élèvent de petites voix qui s’adressent à nous en français, curieuses d’entrevoir le monde inconnu d’où nous venons.
Certains, nés dans les camps, ou arrivés là très jeunes, n’ont connu que cet horizon carcéral, cette prison à ciel ouvert qui est tout leur univers. 120 enfants français vivent toujours, avec une cinquantaine de mères, dans ce camp du nord-est de la Syrie où sont détenues, sous la garde des forces kurdes, les familles des djihadistes de l’État islamique, depuis la chute du « califat ».
Cinq jeunes majeurs et un mineur français sont aussi incarcérés dans les centres de déradicalisation et à la prison d’Alaya, à Qamishli. La plupart de ces enfants sont passés par l’immense camp d’al-Hol, où sont encore détenues près de 40 000 personnes.
La France condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme
Au début, c’est le silence qui répondait invariablement aux demandes de rapatriement dont l’avocate Marie Dosé saisissait le Quai d’Orsay. La justice administrative se déclarait incompétente pour statuer sur ses recours portant sur des « actes de gouvernement ».
Puis au terme d’une bataille juridique acharnée, qu’elle a conduite avec les grands-parents et les familles élargies, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné la France, le 14 septembre 2022, l’obligeant à motiver son refus de rapatrier les enfants en prenant en considération leur particulière vulnérabilité, et à prévoir une procédure de recours contre ces éventuels refus. 169 enfants ont pu être rapatriés, et 57 femmes remises aux autorités judiciaires à leur arrivée en France.
La dernière opération remonte au 4 juillet 2023. Depuis, plus rien, malgré les condamnations des comités de l’ONU contre la torture et pour les droits de l’enfant. L’avocate s’est rendue deux fois dans le nord-est de la Syrie l’an dernier, en février puis en août, avec le coprésident d’Avocats sans frontières France, Mathieu Bagard, et des grands-parents, pour tenter de convaincre les femmes qui refusaient jusque-là le rapatriement de rentrer.