«Il était très abîmé, une pampille d’émeraude était écrasée» : récit de la réparation, il y a dix ans, du collier volé au Louvre

Les joailliers de la place Vendôme en parlent peu et ne veulent pas, surtout en ce moment, attirer l’attention sur le sujet. Mais c’est un fait, ils entretiennent tous des relations de proximité avec le musée du Louvre. Entre le mécénat et l’aide de Cartier pour l’installation des nouvelles vitrines dans la galerie d’Apollon en 2019, le rapport sur les défaillances de sécurité mené par Van Cleef & Arpels, les opérations de restauration et de réparation des bijoux du musée dans les grands ateliers parisiens notamment ceux de Chaumet, les liens sont nombreux. Mais quand nous avons voulu savoir lequel d’entre eux pourrait réparer la couronne d’Eugénie retrouvée, endommagée, sur le trottoir après la fuite des cambrioleurs, il nous a été impossible de recueillir la moindre confidence...

Toutefois, en menant l’enquête, nous sommes remontés jusqu’à un artisan de haute joaillerie, retraité d’un atelier de la place Vendôme dont nous tairons le nom, qui a accepté, sous couvert d’anonymat (ne donnant que son prénom, Philippe), de nous raconter la fois où il a eu sur son établi, pendant quelques semaines, le collier d’émeraudes de l’impératrice Marie-Louise. Cette parure, assortie d’une paire de pendants d’oreille, signée du joaillier Nitot, a depuis le 19 octobre disparu dans la nature, emportée par les malfrats.

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LE FIGARO. - Quand est-ce que vous avez eu ce collier entre les mains ? 

PHILIPPE. - C’était il y a dix ans environ. Il est arrivé à l’atelier de haute joaillerie dans lequel je travaillais alors car, apparemment, il avait glissé de son présentoir, dans sa vitrine de la galerie d’Apollon au Louvre (avant que celles-ci ne soient remplacées en 2019, NDLR). Et il avait été endommagé par le système escamotable de sécurité. Il était bien abîmé, une pampille d’émeraude était écrasée. Dans ce genre de cas, notre objectif est de conserver au maximum le bijou dans son état historique. Des trésors de savoir-faire ont donc été déployés pour réparer la pièce tout en gardant le plus possible d’éléments d’origine.

Est-ce que les pierres étaient abîmées ?

Heureusement, l’émeraude qui est pourtant une gemme extrêmement fragile, n’était pas cassée, elle était juste sortie de sa calotte. Et les diamants autour, de taille ancienne, avaient été dessertis par le choc. Finalement, la restauration a surtout porté sur la monture en métal. D’ailleurs, elle est très représentative des techniques de l’époque : le dessus est en argent, c’est ce qui donne cet effet noirci, et le dessous est en or pour plus de solidité.

La monture du collier est en argent sur le dessus, et en or en dessous. Musée du Louvre

Combien de temps la restauration vous a-t-elle pris ? 

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Nous avons été plusieurs à intervenir. De mon côté, comme joaillier, je me suis occupé de la monture, mais il y avait aussi la polisseuse, le sertisseur pour remettre les pierres... Il est resté deux ou trois semaines à l’atelier. Je me souviens qu’on a pris notre temps, on n’était pas pressé. Il ne faut surtout pas se hâter sur ce genre de pièce.

Vous qui êtes à la retraite aujourd’hui, est-ce que, si par chance on retrouvait le collier, abîmé, on pourrait vous rappeler pour le réparer puisque vous l’avez bien connu ? 

Non, je ne pense pas ! Il y a quelques artisans encore présents qui sauraient faire, qui ont déjà eu ce collier entre les mains. Il faut comprendre que, dans ces ateliers de la place Vendôme, évolue l’élite de la joaillerie. La transmission est très importante. Les anciens passent leur savoir-faire aux plus jeunes. Les plus expérimentés ont déjà entretenu ou réparé plusieurs pièces de ce genre, donc ils guident ceux qui, à leur tour, se retrouvent face à un tel bijou sur leur établi. Ce genre de restauration n’est pas le travail d’une personne mais celui d’une équipe et de ses compétences diverses.

Au moment du cambriolage, vous avez déclaré sur les réseaux sociaux que c’était «un bon souvenir» pour vous la restauration de ce collier. Qu’avez-vous voulu dire ? 

C’était un moment extraordinaire dans ma carrière ! J’en frissonne encore de le raconter. Quand on a la chance d’avoir entre les mains ce genre de bijoux, qui ont une telle valeur historique, qui ont été portés par des grands noms ayant laissé leur empreinte dans les livres d’histoire, c’est franchement impressionnant et grisant. Et puis, en tant qu’artisan, il y a un intérêt technique. Cela permet de comprendre comment les joailliers et orfèvres travaillaient à l’époque, sans nos moyens d’aujourd’hui, et c’est souvent impressionnant.

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Est-ce que vous avez senti une pression en entamant cette réparation ? 

Oui bien sûr, dans ce métier il y a toujours la pression du geste pas sûr, de l’erreur fatale... Mais comme je disais, dans ces grandes maisons, les artisans sont habitués à travailler sur des pièces de valeur et ils savent faire.

Est-ce plus difficile de restaurer une pièce ancienne ou de fabriquer une pièce contemporaine ? 

Ce n’est pas la même chose. Quand on travaille sur une pièce nouvelle, de A à Z, on prévoit en amont comment elle va être construite, conçue, grâce aux indications du studio de création, aux réunions techniques. Il faut donc suivre ces instructions. Sur une pièce ancienne, malgré les documents d’archives, on ignore certains éléments, comme les points de soudure, la résistance du métal à la chaleur... C’est plus délicat, et plus embêtant si une étape se passe mal, ce qui peut toujours arriver.

Quelle a été votre réaction quand vous avez appris que le collier avait été volé ? 

J’étais écœuré. C’est une catastrophe... Ce sont des pièces uniques qui représentent tellement de choses, qui ne peuvent pas être remplacées historiquement. On peut techniquement les refaire à l’identique mais ça n’aurait rien à voir.

Était-il habituel dans l’atelier où vous travailliez de voir passer des pièces historiques ?

La maison était souvent sollicitée par le Louvre pour entretenir les bijoux et notamment les Joyaux de la couronne. Il s’agissait de nettoyage, de polissage, de contrôles du serti et de la monture après des transports et des manipulations. Mais tout cela se fait en toute discrétion. De même que le public ne sait pas où est entretenue la voiture du chef d’État !