Prisons : une nuit de fouille XXL à la maison d’arrêt de Villepinte

«Tu as démonté la porte du frigo?» Sans attendre la réponse, un surveillant pénitentiaire de la maison d’arrêt de Villepinte, désosse méthodiquement le petit électroménager devant lui : il décolle les joints de caoutchouc de la porte, arrache les parois isolantes de la partie congélateur.

«C’est là que l’on retrouve une majorité de téléphones : dans les frigos», commente-t-il tout à sa tâche. Quatre autres surveillants retournent, avec lui, la cellule de 12 mètres carrés dans laquelle cohabitent trois détenus dans un capharnaüm indescriptible de vaisselle entassée dans un minuscule évier, d’amoncellement de tongs et de tennis dans un coin, de linge fourré dans de grands cabas en plastique, et de pyramide de packs d’eau dans l’entrée. Sur la tablette du lavabo se côtoient un empilement de savonnettes Dove et un épluche-légumes. À la fenêtre, sur un cintre, un T-shirt sèche. Un autre textile pend et cache pudiquement les toilettes ; au mur, sont accrochés de multiples instruments de cuisine. Une assiette de haricots à peine entamée, témoigne que les détenus ont été surpris, en plein dîner, par l’arrivée inopinée des surveillants.

Après Nanterre et Fresnes, Villepinte est le troisième établissement de région parisienne à se soumettre à ce type d’opération SEBASTIEN SORIANO / Le Figaro
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Une première depuis 15 ou 20 ans

Il est 21 heures et la «fouille XXL» de la grande maison d’arrêt de Seine-Saint-Denis bat son plein, depuis plus d’une heure, en présence notamment du chef d’établissement Pascal Penslé et du procureur de la République de Bobigny, Éric Mathais. Tout le rez-de-chaussée a déjà été fouillé et c’est au tour du premier étage des bâtiments A et B, aux coursives rose buvard, de l’être de fond en comble. Il a fallu sortir les détenus des cellules et les confiner dans un minuscule local. Sur le passage des officiels, ils tambourinent aux parois, hurlent des insultes et des cris martiaux, sous le regard impavide des équipes régionales d’intervention et de sécurité (ÉRIS), - l’équivalent pénitentiaire du RAID - boucliers au pied. Pour l’occasion une quarantaine d’entre eux ont été mobilisés pour sécuriser l’opération.

«C’est la première de cette ampleur menée depuis quinze-vingt ans. D’habitude, nous réalisons deux fois par semaine des fouilles sectorielles qui concernent une quinzaine de détenus. Et encore, c’est le format francilien, plus intense qu’ailleurs en France», précise Stéphane Scotto, le directeur interrégional des services pénitentiaires d’île de France, à Gérald Darmanin, le garde des Sceaux venu accompagner les personnels pour cette fouille nocturne grand format qui a demandé trois jours de préparation.

Gérald Darmanin est venu accompagner le personnel pénitentiaire pour cette fouille nocturne grand format qui a demandé trois jours de préparation. SEBASTIEN SORIANO / Le Figaro

En contrebas, la pelouse, qui brille d’un vert électrique dans la nuit, est jonchée de détritus que l’on s’apprête à ratisser pour y trouver, tout de même 387 grammes de stupéfiants et déjà une petite quinzaine de téléphones que les détenus ont pris le temps d’éteindre avant de s’en débarrasser. À mi-fouille, c’est une quarantaine d’entre eux qui sont déjà confisqués.

«Remettre droite la maison pénitentiaire»

«Ils ont quand même eu "un visuel" quand nous sommes intervenus et beaucoup ont eu le temps de jeter leurs matériels par les fenêtres», explique le surveillant tandis qu’un collègue sort les matelas de mousse sur la coursive pour «voir s’il y a des produits qui auraient été cachés dans des trous». Les cellules sont photographiées avant et après chaque fouille, pour que les détenus ne puissent se plaindre du saccage de leur cellule. Chacune apporte son lot d’objets interdits, stupéfiants, peinture volée lors de l’activité «peinture en bâtiment», et, bien sûr, téléphones mobiles dont les pièces détachées, - coque, multitude de carte SIM, appareils, câbles - sont cachées sous une plaque de cuisson, dans la semelle d’une botte orthopédique, dans les entrailles d’un jeu vidéo, dans les gaines électriques ou dans le plafonnier. Tout est répertorié, mis sous enveloppe avec un rapport d’incident détaillé pour engager des poursuites disciplinaires et judiciaires.

Dans le lot d’objets interdits, ont été retrouvés des téléphones portables. SEBASTIEN SORIANO / Le Figaro

Il y a quinze jours, le ministre de la Justice a ordonné que, d’ici fin décembre, soit fouillé, de manière sectorielle et ciblée, l’ensemble des 100 maisons d’arrêt et quartiers de maison d’arrêt français. «Il faut remettre droite, la maison pénitentiaire qui en a bien besoin et qui est le corps de ce ministère qui souffre sans doute le plus. Et l’on va recommencer ce type d’opération plus souvent», promet le garde des Sceaux aux surveillants en plein travail. Il s’insurge qu’«aucune fouille ne soit jamais diligentée après les parloirs, alors que l’on sait que c’est par là que tout passe. Nous comptons aujourd’hui près d’une quinzaine de procédures judiciaires concernant des contrats et assassinats commandités depuis l’intérieur des prisons françaises. J’aurais pu me taire, je préfère agir et mettre les moyens», ajoute-t-il, balayant des yeux la cellule dans laquelle il vient d’entrer avec les personnels: «Cette surpopulation et ces conditions de détention, cela rend difficile la réinsertion», laisse-t-il filtrer.

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Après Nanterre et Fresnes, Villepinte est le troisième établissement de région parisienne à se soumettre à ce type d’opération. Une maison d’arrêt de 580 places où sont incarcérés 1200 détenus, soit un taux d’occupation de 200%. Mercredi soir, cette fouille concerne plus de 150 détenus et plus d’une quarantaine de cellules. «Tous les personnels présents ce soir, sont des volontaires. Même si on savait que cela allait durer au-delà de minuit, il n’y a pas eu besoin d’insister», explique au garde des Sceaux un surveillant. «Nous travaillons là tout corps confondu, avec un même but. On se réapproprie l’établissement et qui sait si on ne va pas faire baisser l’impunité», adresse-t-il au ministre.

Entre 10.000 et 25.000 euros pièce

La maison d’arrêt de Villepinte dispose de 580 places où sont incarcérés 1200 détenus, soit un taux d’occupation de 200%. SEBASTIEN SORIANO / Le Figaro

Au rez-de-chaussée, au sein du «module Respect» - où les détenus bénéficient de plus d’autonomie grâce à leur bonne conduite -, dans un étrange silence, c’est une autre opération qui est menée par une équipe d’un genre nouveau. Elle est constituée de surveillants cagoulés qui mènent une opération de flagrant délit. Premier bilan : 16 cellules, 14 détenus et 12 téléphones trouvés.

Munis de nouveaux appareils électroniques ultra-innovants, capables de détecter les matériaux et les ondes de portables même quand ils sont éteints, trois surveillants arpentent le milieu de la coursive, pour éviter que les détenus ne devinent leur présence par les ombres portées sous les portes des cellules, puis une équipe intervient en cellule pour des saisies en flagrant délit. «Vous me ferez le plaisir de trouver un autre support que votre poche, pour ces détecteurs de proximité», interpelle Stéphane Scotto qui, mentalement, additionne le coût d’acquisition des douze appareils dont dispose sa direction interrégionale et dont le prix est compris entre 10.000 et 25.000 euros pièce.

Simultanément, ce soir-là, dix autres maisons d’arrêt et quartiers de maison d’arrêt, ceux de Limoges, Vesoul, Lille, Dunkerque, Épinal, Rodez, Tarbes et Faa’a-Nuutania en Polynésie, connaissent le même sort. Au 2 décembre et depuis le 26 novembre, 769 cellules ont été fouillées en France, concernant 1600 détenus. «168 téléphones portables, 400 dispositifs électroniques et 462 produits stupéfiants ont été saisis», selon la Chancellerie. Un début, alors qu’en 2024, ce sont près de 70.000 objets électroniques qui ont été saisis en détention.

Le garde des Sceaux examine les objets trouvés pendant la fouille. SEBASTIEN SORIANO / Le Figaro
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