«Il y a aujourd’hui un véritable écosystème autour de la création de contenu»: la «creator economy», un univers à 8 milliards d’euros en France

Après les paillettes des débuts, c’est l’heure de la maturité pour la « creator economy ». Près de vingt ans après sa naissance, le secteur s’est enraciné dans l’économie hexagonale et génère 8,14 milliards de dollars de revenus, affichant une forte croissance (+19%), selon l’étude menée par la Paris Creator Week et l’institut Coherent Market Insights. La France détient la troisième place en Europe derrière l’Allemagne et le Royaume-Uni. Le poids du secteur pourrait quintupler d’ici à 2032 pour atteindre 38,59 milliards de dollars.

« Il y a aujourd’hui un véritable écosystème autour de la création de contenu et une prise de conscience de sa contribution à l’économie », se réjouit Marc Lesage-Moretti, créateur de contenu, fondateur de la Paris Creator Week dont la deuxième édition a lieu du 9 au 10 décembre à Station F. « Le secteur recueille les fruits de sa professionnalisation et de l’effet bénéfique qu’a eu la réglementation sur l’ensemble de l’écosystème », ajoute Bénédicte de Kersauson, déléguée générale de l’Union des Métiers de l’Influence et des Créateurs de Contenu (Umicc) qui fédère les créateurs de contenu français.

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Le nombre de professionnels en hausse

La croissance du marché s’explique d’abord par l’ancrage des créateurs de contenu dans le quotidien des internautes. 78 % des Européens suivent au moins un créateur, et 42 % consomment du contenu chaque jour, tous formats confondus. Elle est également tirée par l’augmentation du nombre de professionnels. Le pays compte 348 058 créateurs qui monétisent leur contenu, contre 303 648 un an plus tôt. Leur nombre pourrait frôler 1,5 million d’ici à 2032.

La majorité des créateurs de contenu (58 %) exercent sous le statut d’autoentrepreneur, selon l’étude annuelle de l’Umicc. 58% d’entre eux exercent depuis plus de cinq ans. Ils y consacrent de plus en plus de temps. Un tiers publie du contenu tous les jours. 70% le font deux fois par semaine. 30% y consacrent plus de 30 heures hebdomadaires.

Les micro-créateurs en force

Mais c’est aussi un marché très hétérogène. Les SqueezieInoxtag et autres Lena Situations dont le nombre d’abonnés se compte en millions restent des exceptions. Très connus du grand public, ils ne représentent pourtant qu’une minorité des créateurs de contenu (10 724) et ne pèsent « que » 6% du marché. Plus de la moitié des créateurs de contenu sont, en effet, des nanocréateurs (moins de 10 000 abonnés), souvent avec un positionnement très niche, et un tiers des micro-créateurs (10 à 100 000 abonnés). À eux seuls, les microcréateurs génèrent plus de 53% du chiffre d’affaires du secteur (4,5 milliards de dollars). « Il y a une tendance croissante des marques à travailler avec ce type d’influenceurs qui sont un gage d’authenticité et d’engagement communautaire, détaille Marc Lesage-Moretti. En parallèle, de plus en plus de clients deviennent ambassadeurs des marques parce qu’ils leur proposent leurs services ou sont sollicités directement par les entreprises ».

Partenariats commerciaux et sponsoring génèrent toujours l’essentiel des revenus des créateurs. À l’heure où le digital est devenu incontournable, 67% des marques ont, en effet, des partenariats actifs avec des influenceurs. La plupart d’entre elles allouent 15% à 25% de leur budget publicitaire au marketing d’influence. 68 % des marketeurs français prévoient même une hausse de leur budget influence en 2026, selon Kolsquare. Autre pilier de l’activité des créateurs, les revenus publicitaires générés sur les plateformes comme YouTube, TikTok ou Instagram qui leur en reversent une partie (plus de 50% sur YouTube).

Diversification des revenus et cocréations

Mais le recours croissant des marques à l’influence a permis aux créateurs de contenu de diversifier leurs sources de revenus. Certains créateurs lancent désormais leurs propres produits - souvent en éditions limitées ou sous forme de collections « capsule » - et services, ce qui contribue aussi à raffermir les liens avec leur communauté. Parmi eux, des célébrités à l’instar de Lena Situations avec son hôtel-concept store, ses livres de développement personnel (Toujours plus, Encore mieux) et sa marque de vêtements (Hôtel Mahfouf), de Squeezie avec sa boisson au Kombucha vendue en grande distribution, ou encore de Tibo Inshape qui a, lui, développé des marques de sportswear (TeamShape) et de compléments alimentaires (InShape Nutrition). Mais des créateurs de taille plus modeste franchissent aussi le pas. Miel Abitbol a conçu une plateforme dédiée à la santé mentale, Lyynk. Les influenceurs sportifs Justine Gallice et Thibault Geoffray ont eux lancé Grity, une app de nutrition (recettes, régime, coaching...).

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« On assiste aussi dorénavant à la cocréation de produits entre des marques et des créateurs de contenu, y compris des micro-créateurs », indique Pascale Azria, cofondatrice de l’agence Kingcom. L’influenceuse Thegingerchloé (596 000 followers sur Instagram) a ainsi dessiné une collection pour les fêtes pour la marque de vêtements Almé, spécialisée dans les grandes tailles. De son côté, la YouTubeuse Romy (1,4 million d’abonnés) a, elle, imaginé une ligne de 11 produits pour chiens et chats pour la marque French Bandit après avoir lancé il y a cinq ans sa propre marque, Glacé (bijoux, vêtements, sacs...).

Du contenu pour les entreprises

La production de contenus (posts, vidéos...) pour le compte des entreprises est également une nouvelle source de revenus des influenceurs. « Les marques viennent dorénavant chercher les compétences des créateurs pour produire des contenus à destination des plateformes qui utilisent les codes adaptés pour adresser leurs messages », explique Bénédicte de Kersauson. Avec deux conditions : le nom de l’influenceur n’apparaît pas et la marque reste propriétaire du contenu. Les marques de vêtements Sézane et Balzac Paris ont ainsi recours à des créateurs de contenu pour tourner certaines de leurs vidéos utilisées en formats publicitaires sur les réseaux sociaux. Le créateur Seb La Frite a, lui, tourné une série de vidéos, « Les Constructifs », à destination de la chaîne YouTube du CIC en partant à la rencontre d’entrepreneurs financés par le groupe bancaire. Un partenariat gagnant-gagnant : « Le créateur de contenu garde une grande liberté éditoriale et il s’agit d’une collaboration très bien rémunérée. La marque bénéficie, elle, de l’incarnation du créateur, ce qui lui permet de moderniser sa chaîne et de rajeunir sa clientèle », résume un spécialiste du secteur.

Une indépendance financière compliquée à atteindre

Malgré cette diversification des revenus, l’indépendance financière reste compliquée à atteindre. La majorité des créateurs de contenu tirent moins de 10 % de leurs revenus totaux de cette activité, et seuls 2% en tirent plus de 75%. Pourtant, 40% des créateurs déclarent qu’il s’agit de leur seule source de revenus. « Il faut créer les conditions économiques qui garantissent la pérennité de leur activité sachant qu’il s’agit d’un secteur générant de plus en plus de revenus publicitaires. Ils doivent pouvoir s’appuyer sur d’autres leviers de financement », estime Bénédicte de Kersauson qui plaide pour que ce sujet fasse partie intégrante de la future loi influenceurs 2. L’Umicc, qui déplore « l’absence de cadre fiscal et comptable pour les créateurs de contenu », milite aussi pour que les fonds alloués par le CNC au financement du secteur (2 millions d’euros) soient renfloués.