Le tourisme moderne offre parfois quelques connexions inattendues. La venue à Cumiès, par exemple, cette minuscule commune proche de Castelnaudary (Aude), de Nikolay Oorzhak, chaman de la République de Touva (Sibérie orientale). Qui de plus indiqué pour franchir ce pont de 7000 kilomètres à vol d'oiseau que le réputé «Chaman des Cieux noirs» ? Comme entremetteur de cette rencontre entre la capitale du cassoulet et cet émissaire des hautes montagnes de l'Altaï, la jeune agence Nature Profonde, spécialisée dans les voyages holistiques. Pour son premier séjour organisé, elle proposait début juin une retraite spirituelle de trois jours à une dizaine de privilégiés.
«Tu vas voir, votre chaman, c'est une pointure», prévient Éric, gérant du vaste domaine de Milhas, au pied d’un lac long de 17 km, qui accueille le groupe. Côté spiritualité, ce Breton apatride en connaît un rayon : quinze ans de taï-chi, presque autant de chamanisme péruvien, et une bonhomie contagieuse. Un jour, après avoir ingéré de l’ayahuasca, il se retrouve en songes dans l’église d’Oradour-sur-Glane, pendant le massacre de 1944. Notre expérience devrait être plus paisible. Nikolay Oorzhak explique ne pas travailler avec des psychotropes qui «endommagent le corps». Ouf.
Cet ancien berger des steppes, formé par son père et son grand-père au chamanisme [le terme vient du toungouse, shaman signifiant «moine», NDLR], brille par une spécialité plus délicate qui le fait voyager dans le monde entier : le khöömii, ou chant diphonique. Notre chaman ne nous y initie pas tout de suite. Son art nécessite un brin de théorie. Dans une grande salle nue qui offre une vue éloquente sur le lac, nous sommes assis autour de lui en position du lotus -on remarquera plus tard toutes les analogies entre yoga, bouddhisme et ce chamanisme de Haute-Asie.
Nikolay, dont la langue originelle est le touvain, professe en russe. Sa voix est profonde et sèche, comme venue du fond des âges. Celle de Tatiana, sa productrice en France et traductrice, offre une rondeur plus maternelle. Ils insistent sur l’importance de la posture, de la souplesse, de la démarche. Et du souffle : on apprend à respirer par la bouche et le nez simultanément, exercice qui se révèle plus bruyant et difficile que prévu. À travailler ensuite, les parties animales de notre corps : l’Araignée pour la gorge (et nos peurs), la Tortue et sa carapace pour le ventre, etc. En bref, cultiver des esprits sains dans un corps sain.
«La chose la plus importante dans le chamanisme est de comprendre pourquoi l’on souffre», apporte le guérisseur qui soutient que la plupart de nos blessures viennent de l’enfance, voire de notre gestation. Une variation freudienne ? Dans ce bestiaire spirituel, le Corbeau est primordial. Le «ciel noir» - ou cosmos - lui envoie des messages que notre intuition doit saisir. Selon la cosmogonie de Nikolay Oorzhak, c’est ensuite par le biais du son (souffle, sifflement et chant) que peut s’ouvrir notre troisième œil - qu’il nomme le Tigre. Là est l’autre enjeu du chamanisme. Un vaste programme.
Rituel pour les éléments
Place à la pratique. Nikolay nous enseigne le Oun-Khoun (ou «Son du Soleil»). Idéal pour entrer enfin dans l’été, alors que de lourds nuages menacent la plaine cathare. En Asie orientale, le chant diphonique consiste à resserrer la gorge et les cordes vocales. Les Castafiore sont persona grata ; on ne recherche pas ici l'harmonie mélodique. La première tentative désarme : cette extorsion de sons gutturaux semble antinaturelle au possible. Puis les voix s’installent et parfois s’accordent sur une même fréquence - des dents à l’estomac, tout le corps tremble. On n’est pas loin d’un chant grégorien aux accents extrême-orientaux qui pourrait servir de bande-son au prochain Mad Max. Par cette vibration unique, le groupe se retrouve sur une station commune.
Ce n’est que le début du stage, mais les progrès sont notables. Il faut dire que la grande majorité d’entre nous semble avoir une certaine expérience en la matière. Aussi, le chaman propose de clore la journée par un «rituel aux éléments». Les ouailles de Nikolay sont allongées sur le dos, les yeux clos, pendant que le maître déambule en rythmant la cérémonie de coups de tambour et de «zboing» de guimbarde. On respire 36 fois pour le vent, l’eau, le soleil... Avant de retenir son souffle. Des effluves d’encens et de sauge brûlée nous parviennent. Il n’est pas tant question d’hyperventilation ; plutôt de «respiration holotropique» qui mène parfois à une altération de la conscience. Le voyage, s'il doit se faire, débute maintenant.
«C'est une cheminée de purification, ça ramone, ça ramone !», sourit l'un de nous au réveil. Combien de temps s’est-il passé, cinq ou vingt minutes ? «J’ai retrouvé ma fille, on a tellement ri ! Je me suis retrouvée comme quand j’étais gamine...», se réjouit un autre. Charles aussi a eu de la chance. Ce professeur de «yoga du son» raconte son expérience au chaman, en montrant son tee-shirt à l’effigie d’une chouette : «J'ai vu une grande lumière. Ma respiration s'est confondue avec le hululement de la chouette et je me suis connecté à elle. À un moment, j'ai cru me connecter aux peuples amérindiens et sibériens». Au chaman de lui répondre : «peut-être que tu as un ancêtre de là-bas ?» Dans le mille : un grand-père russe. Les effets sont propres à chacun. Pour l’auteur de ces lignes, l’impression de s’enfoncer dans un matelas sans fond et de vivre une nuit de sommeil complète. On en sort pourtant avec une fatigue prodigieuse et une faim de loup. Animal intérieur que l’on aurait d’ailleurs rêvé d’apercevoir mais qui n’aura jamais pointé le bout de sa truffe astrale.
Dîner à l’heure des poules
On dîne à l’heure des poules, d’un repas (sans surprise) végétarien et copieux préparé par Éric qui ne cuisine que des produits frais. À table, l’actualité politique ou sportive est loin. L’assemblée préfère batailler sur le bouddhisme zen, la physique quantique, Bugarach, ou les sciences vibratoires... Au dessert, deux d’entre nous partent dans la chapelle du domaine pour faire résonner bols tibétains et bols de cristal. Les autres partent se réfugier dans leur quartier. Un ou deux par chambre, salle de bain interne ou extérieure (cela dépend du prix), et surtout, pas de clef aux portes. Comme dans une maison de famille, il ne viendrait à personne l’idée de se verrouiller.
Le lendemain matin, le rendez-vous est donné avant le petit déjeuner pour un dérouillage physique et psychique. Il faut voir la forme étincelante de notre guérisseur, 74 ans (en semble dix de moins), qui gambade dans l’herbe. Il porte un pantalon ample qui s'arrête à mi-mollet, le laissant libre de ses mouvements. Chez lui, une certaine espièglerie côtoie la sagesse des anciens. «La maturité de l'homme, c'est d’avoir retrouvé le sérieux qu'on les enfants au jeu.» Aurait-il lu Nietzsche ? Une stagiaire, qui a la moitié de son âge, s'étale dans l'herbe : rien de cassé.
Mireille Mathieu et Demis Roussos
L’entraînement sur le souffle et le son reprend, notre étrange brouhaha collectif avec. On s’étonne de voir notre chaman calquer ses basses sur quelques tubes de Mireille Mathieu ou de Demis Roussos. C’est étrangement beau : après tout, il est aussi chanteur de profession. Tout le groupe a gagné en puissance. Il faut fermer les fenêtres, demande Nikolay, «nous allons nous faire gronder par les oiseaux, ce sont eux les maîtres des lieux». Symbole des esprits ou non, on retrouve en sortant de la salle deux oisillons tombés du nid. Pas de quoi refroidir Shagan, l’assistant de Nikolay, qui nous initie à la danse tribale. Ce Bulgare de 38 ans aux faux airs de d’Artagnan est un ancien lutteur, un ancien danseur et un ancien rappeur. On ne s’étonnera pas, donc, de dépenser quelques calories. Il met en place un «serpent» (on parlerait plus volontiers de «chenille») où l’on apprend à onduler en groupe au son des tambours.
De l’extérieur, le tableau doit faire penser à des scènes de danse néo-païenne dignes de The Wicker Man (1973) ou Midsommar (2019). Pour des résultats bien plus positifs. «J'ai senti que nous formions une vague multiple», décante Cécile, qui donne des «bains et soins sonores» dans la région de La Rochelle. «J'ai connecté avec des forçats aux galères», avance Charles. Une autre danse menée par Shagan déclenchera les sirènes d’incendie. Par deux fois. «C’est vibratoire», élude l’un de nous. N’empêche qu’Éric, le propriétaire des lieux, ne s’explique pas cet incident.
Attention aux «faux» prophètes
Encore une fois, ces séances entraînent une forte fatigue. «Les exercices de respiration oxygènent ton cerveau et ton sang, ce qui irrigue tout ton corps, détaille Élisabeth Franck. Tu t'offres une pleine respiration que nous, Occidentaux, n’effectuons jamais de manière naturelle. C'est une pratique de longévité, mais c'est crevant !» Cette experte en marchés publics, qui suit la pratique chamanique depuis plus de vingt ans, sait de quoi elle parle : elle a publié l’an dernier chez Eyrolles un ouvrage sur la question : Désirer, honorer, aimer. À l’image d’Élisabeth, en 2024, les amateurs et pratiquants du chamanisme ne sont pas des illuminés New Age à l’écart de la société. Une autre participante à la retraite est médecin au CHU de Montpellier. Pour elle, le chamanisme lui permet d'envisager une «autre forme de médecine», pas toujours incompatible avec nos sciences occidentales.
Preuve aussi que les nouveaux adeptes sont toujours plus nombreux. Quand il y a vingt ans, les apprentis chamans partaient au Pérou pour «se former», il existe aujourd’hui des stages un peu partout en France. Dans son discours final, et avant de donner sa bénédiction, Nikolay prévient contre ces faux prophètes qui pullulent. Il y en a de plus en plus, notamment en Europe. Ils forment presque un sous-secteur touristique. «Il faut faire très attention, notamment quand il est question de plantes, ajoute Élisabeth. Faire confiance au bouche-à-oreille plus qu’à internet. Le chamanisme, même s’il est basé sur l’équilibre et l’amour, n'est pas un monde de bisounours. Tout le monde n’est pas forcément au service de l'autre.»
Nikolay Oorzhak, par son expérience, son humilité, son don de soi, son éternelle jeunesse, a largement conquis notre groupe. Et même si, pour un complet néophyte comme l'auteur de cet article, certaines de ses gymnastiques dépaysent fortement le corps et l’esprit, le bénéfice en vaut la chandelle - sans que l’on puisse en discerner les bienfaits avec précision. Reste qu'avec tous ces exercices de chant gutturaux, la voix démange et puis s'éteint. Dans le milieu, Charles appelle ça «avoir un chaman dans la gorge».
Carnet pratique
Avec Nature profonde, Marion Gléréan propose différentes retraites spirituelles et holistiques. Avec Nikolay Oorzhak, sont prévus en 2024 :
un stage d’initiation dans l'Aude, du jeudi 10 au dimanche 13 octobre (4 jours / 3 nuits) ; un stage d’initiation dans l'Eure, du mercredi 13 au samedi 16 novembre (4 jours / 3 nuits) ; un stage d’approfondissement dans l'Eure, du samedi 16 au mardi 19 novembre (4 jours / 3 nuits). Entre 840 et 890 euros par personne pour 4 jours et 3 nuits en pension complète, ce qui comprend les apprentissages et frais logistiques de Nikolay Oorzhak et de ses trois assistants.