Damned ! Le nouveau Blake et Mortimer démarre sur les chapeaux de roues. À Hambourg, le Dr Grossgrabenstein (découvert dans Le Mystère de la grande pyramide) fait un scandale. On n’a pas fourni à ce truculent archéologue les autorisations nécessaires pour les fouilles qu’il compte effectuer en mer du Nord. Au même moment, au Centaur Club, alors qu’il a rejoint le capitaine Francis Blake, le Pr Mortimer fait un malaise cardiaque… Tandis que dans la nuit londonienne, une forme lumineuse traverse les lourds nuages pour s’abîmer dans les eaux noires de la Tamise. Un pauvre hère plutôt alcoolisé s’écrit : « Re… Regardez ! C’est… Hips ! … La fin du monde ! »
Il ne croit pas si bien dire. On sent qu’Yves Sente (déjà auteur de neuf albums de Blake et Mortimer) s’est bien amusé à tresser serré la nouvelle intrigue de ce 31e tome des aventures de nos chers héros « so british ». Concoctée avec le dessinateur néerlandais Peter van Dongen, La Menace atlante replonge avec délice dans l’univers fantastique de L’Énigme de l’Atlantide. Scénariste de XIII et de Thorgal, Sente s’affirme comme un héritier de Jean van Hamme. Passé récemment au thriller avec son roman L’Expérience Pentagramme, il répond aux questions du Figaro littéraire avec élégance et décontraction.
Passer la publicitéLE FIGARO. - D’où vous est venue l’idée de ce 31e album ?
YVES SENTE. - Je relis régulièrement les aventures de Blake et Mortimer. C’est pour moi une manière de rester imprégné de l’œuvre originelle d’Edgar P. Jacobs. Mais c’est aussi la possibilité de trouver un petit élément qui n’a pas été exploité pour les futures histoires à venir. C’est en relisant L’Énigme de l’Atlantide que je me suis rendu compte que l’on ne savait pas ce qu’était devenu l’infâme Olrik. Idem pour le méchant traître atlante Magon. Je me suis dit que je tenais quelque chose et j’ai commencé à imaginer une suite à ce récit très ancré dans la science-fiction et la politique.
C’est-à-dire ?
Je crois que L’Énigme de l’Atlantide est le plus politique des albums de Jacobs. Dès qu’il met en scène la civilisation atlante et son chef suprême, le Basileus, sorte de monarque éclairé vêtu d’une toge rappelant la Grèce antique, Jacobs représente une société idéalisée. L’Atlantide est aussi le projet le plus imprégné de littérature d’anticipation. Dès les années 1950, l’auteur de La Marque jaune imagine un peuple technologiquement très avancé qui décide de coloniser l’espace en quête d’une autre planète habitable. Créer une suite à ce récit fut un vrai défi, car jusqu’à présent Blake et Mortimer n’avaient jamais quitté la planète bleue. Cela changeait !
Comment perpétuer l’intérêt du public pour des personnages nés il y a soixante-dix ans ?
Passer la publicitéJe suis persuadé que le lecteur de 2025 peut toujours être séduit par ce duo de héros mythique du neuvième art. C’est la force même des grandes créations de la bande dessinée franco-belge de survivre à ses créateurs. Voyez Tintin, Astérix, Alix ou même Lefranc. Le secret, si l’on veut entretenir la flamme, c’est de moderniser le contenu des aventures en douceur tout en conservant l’apparence des années 1950. Et cela sans tomber dans le pastiche. Cela semble bien fonctionner puisque depuis la reprise de la série en 1996, les nouveaux albums de Blake et Mortimer se vendent cinq à six fois mieux que ceux publiés du temps de Jacobs. Un nouvel album est édité à 350 000 exemplaires. Ce qui n’était pas le cas dans les années 1950-1960.
Quel est le véritable thème de La Menace atlante ?
Je dirais l’énergie. Plus précisément les enjeux énergétiques d’aujourd’hui, qu’il s’agisse d’énergie propre, de puissance éolienne ou d’électricité. Le Pr Mortimer, scientifique toujours en avance sur son temps, développe un projet lié à la géothermie qu’il va tester en Écosse sur le terrain. C’est de cette manière que je tente d’adapter la saga pour qu’elle reste en phase avec l’époque.
Dès les premières pages, vous mettez en scène des mouvements tectoniques sous-marins qui créent un tsunami…
Exactement. Le changement climatique et les catastrophes géologiques sont des thématiques jacobsiennes qui restent toujours très actuelles. Le premier titre de La Menace atlante a d’abord été Les Revenants du Doggerland. Car avec ce raz-de-marée, j’ai fait ressurgir de vieux cadavres momifiés. Le Doggerland est un territoire englouti il y a plus de huit mille ans. Certains l’ont surnommé « l’Atlantide de la mer du Nord ». Mais mon éditeur a préféré que je cherche un titre plus simple. Il a sans doute eu raison. (Rires.)
Pourquoi cet album est-il d’une grande densité graphique et narrative ?
Parce qu’au départ, comme jadis Edgar P. Jacobs, j’étais parti sur un diptyque. Là encore, mon éditeur a calmé mes ardeurs et j’ai dû resserrer l’intrigue. À ce sujet, je dois tirer mon chapeau à mon complice le dessinateur Peter Van Dongen. Il a fourni un travail formidable en assimilant avec grand talent le style de dessin d’Edgar P. Jacobs. Parfois, en recevant les planches, je me demandais : « Est-ce une planche de Jacobs ou de Van Dongen ? » Il y a longtemps que je n’avais pas vu une ligne claire aussi vibrante, aussi pure.
Comment expliquez-vous l’aspect très littéraire des albums d’Edgar P. Jacobs ?
Celui qui fut le grand ami d’Hergé était avant tout quelqu’un qui lisait beaucoup. Il aimait également l’histoire. C’est sans doute pour cela que lorsque j’écris un Blake et Mortimer, je retrouve le plaisir de l’écriture. Dans ses albums, il y a beaucoup de subordonnées. On utilise le vouvoiement. Parfois, je me prends même au jeu de l’écriture dans les descriptions de décors, alors que ce texte n’apparaîtra pas dans l’album. Je crois que c’est l’aspect éminemment littéraire de Blake et Mortimer qui séduit encore le public actuel. Cette série patrimoniale possède un côté rassurant. Face aux agressions de l’actualité, les lecteurs y trouvent un plaisir intemporel. Une sorte de madeleine de Proust. Depuis vingt-cinq ans, je m’emploie à ne pas les décevoir. Il s’agit d’une grande responsabilité. Jusqu’ici, les choses ne se sont pas si mal passées.