Lundi 8 septembre, d’importantes manifestations ont eu lieu à Katmandou et d’autres villes du pays. Au moins 19 personnes ont été tuées par les forces de l'ordre, dont 17 dans la capitale népalaise. Le lendemain, plusieurs ministres népalais, dont le Premier ministre Khadga Prasad Sharma Oli, ont démissionné. Le Parlement a été incendié et plusieurs résidences et sièges de partis ont été pillés.
Sur les réseaux sociaux, de très nombreuses vidéos montrant des personnes gravement blessées et même tuées par des tirs des forces de l’ordre sont publiées.
“L’objectif était de dénoncer la corruption”
Sunil (pseudonyme) a manifesté dans les rues de Katmandou lundi 8 septembre. Âgé d’une vingtaine d’années, ce Népalais vit dans la capitale où il travaille en plus de ses études. Contacté par la rédaction des Observateurs, il raconte le lancement du mouvement :
“Les premiers appels à manifester ont eu lieu il y a quelques semaines. On s’est inspiré des manifestations en Indonésie et aux Philippines. Mais tout a d’abord commencé avec une tendance sur TikTok, où les gens exposaient les “nepo kids””.
Ces vidéos, postées avec les hashtags “nepokids” ou “nepobabies” en légende, disent montrer les enfants des dirigeants népalais, accusés d’exhiber un mode de vie extrêmement luxueux, en les mettant en parallèle avec des images de population népalaises plus défavorisées.
Par exemple, cette vidéo postée le 8 septembre sur TikTok montre Ek Nath Dhakal, député népalais dans son bureau et Arzu Rana Deuba, ministre des Affaires étrangères.
Cependant, l’annonce du gouvernement, jeudi 4 septembre, de la fermeture d’une vingtaine de plateformes a agi comme un “déclencheur”, selon Meenakshi Ganguly, directrice adjointe de la division Asie de l’ONG Human Rights Watch. Fin août, le Népal avait exigé des réseaux sociaux qu’ils s’enregistrent et désignent un représentant local, en application d’une décision de la Cour suprême népalaise. Seules quelques plateformes, dont TikTok et Viber, ont répondu à ces obligations dans les temps. Vue comme une tentative de censure, cette décision a notamment bloqué l’accès à Facebook, X et YouTube à partir du 4 septembre.
Sunil explique :
“Il y avait d’autres choses qui rendaient déjà la population mécontente, et ça n’a fait que déclencher cette colère.
En fait, un ensemble de problèmes étaient déjà discutés sur les réseaux sociaux, ce qui explique peut-être pourquoi le gouvernement voulait réguler les plateformes.
Il y avait ces campagnes autour de la corruption, des “nepobabies”, du fait que les citoyens ordinaires n’avaient pas de travail, pendant que les politiciens, eux, gouvernaient mal et n’assuraient pas le bien-être public”.
En 2024, la Banque mondiale a estimé le chômage des jeunes Népalais de 15 à 24 ans à 20,8 %. Les manifestants contactés par la rédaction des Observateurs ont tous insisté sur le fait que la manifestation était contre la corruption dont ils accusent leurs dirigeants, malgré les discours officiels repris par plusieurs médias.
“Pas de violence et pas d’utilisation d’armes.”
La manifestation du lundi 8 septembre devait se dérouler de manière pacifique, selon Sunil Pour lui, les consignes étaient claires :
“Le plan était simple : tous les jeunes de la “Gen Z” devaient se rassembler pour une manifestation pacifique. Pas de violence, pacs d’implication de partis politiques, et pas d’utilisation d’armes.
L’objectif était de dénoncer la corruption, de pousser le gouvernement à démissionner et de faire dissoudre le parlement.”
Selon la journaliste népalaise Sahana Vajracharya contactée par Human Rights Watch, la situation a dégénéré lundi 8 vers 11 h du matin. Elle a expliqué à l’ONG qu’elle a “ vu une mer de manifestants, nombreux, en uniforme scolaire, marcher vers le Parlement”. Elle a aussi expliqué” que “la police avait utilisé des canons à eau et du gaz lacrymogène lorsque les manifestants se sont pressés contre les barricades, puis avait tiré des munitions réelles après que des personnes ont grimpé sur le mur à l’extérieur du Parlement.
Sur X, le compte @Asia_Intel, dédié à la géolocalisation d'images, a vérifié plusieurs des vidéos montrant les blessures les plus graves. Au moins quatre vidéos montrant des personnes gravement blessées ou décrites comme mortes ont été filmées juste devant le Parlement népalais.
“Ils visaient au niveau du torse”
A partir de lundi après-midi, les vidéos des violences policières sont publiées, d’abord sur TikTok alors encore autorisé au Népal, avant d’être reprises sur les autres réseaux sociaux. On y voit des manifestants gravement blessés, ensanglantés, certains inanimés et allongés à terre. Parmi toutes ces vidéos, un point commun ressort rapidement : de nombreuses victimes présentent d’importantes blessures à la tête et au torse. D’autres images que nous ne pouvons pas diffuser montrent des personnes avec des parties du visage déchiquetées.
Meenakshi Ganguly, pour Human Rights Watch, confirme ce constat :
“C’était complètement en violation de toutes les normes légales sur la manière dont la police est censée contrôler la violence, car, premièrement, ils ne sont pas censés utiliser des munitions réelles sauf si cela est absolument nécessaire.
Et même s’ils utilisent des munitions réelles, ils doivent évidemment toujours viser de façon à causer un minimum de dommages, tirer sur des gens à la tête ne cause pas un minimum de dommages. Habituellement, la police a tendance à viser les jambes lors d’une manifestation.
Beaucoup de témoins nous disent qu’ils visaient au niveau du torse, ce qui a causé les décès.
C’est absolument sans précédent. ”
Des fusils d’assaut et des munitions létales
D’autres vidéos et des images mises en ligne par les manifestants montrent le type d’armes utilisé par les forces de l’ordre népalaises.
Une vidéo notamment, reprise sur Facebook le lundi 8 septembre, montre un policier tirer à travers la grille d’un portail à plusieurs reprises.
La rédaction des Observateurs a localisé cette vidéo. On reconnaît le Parlement népalais en arrière-plan. Ces policiers sont abrités derrière la grille d’entrée, et protègent le bâtiment des manifestants.
Un expert en armement, qui requiert l'anonymat, sollicité par la rédaction des Observateurs a identifié l’arme utilisée ici : il s’agit d’un fusil automatique léger, de calibre 7.62x51mm.
D’autres images publiées par les manifestants montreraient des munitions retrouvées sur les lieux. Nous n’avons pas pu authentifier ces images, mais elles semblent correspondre à “des munitions de calibre 7.62x51 mm à destination d'armes d'épaule tirées par des fusils d'assaut” selon l’expert, pour qui cette munition est létale. Pour lui : il y a “un risque de fragmentation important à moins de 100 à 200 m de distance dans le corps des victimes. On ne fait pas du maintien de l'ordre avec ces munitions c'est un risque "disproportionné" car c’est réservé à un usage militaire”.
“C’était sa première manifestation, et sa dernière.”
Parmi les nombreuses victimes des tirs de la police, l’ami de Kamal (pseudonyme) est mort d’un tir dans la poitrine. Kamal est un étudiant de 26 ans qui étudie l’économie à Katmandou. C’était la première fois que lui et son ami se rendaient à une manifestation. Contacté par la rédaction des Observateurs, il raconte :
“La police a tiré et tué des gens surtout dans les zones autour du parlement. Il y avait des milliers de manifestants ici.
J’étais avec lui pendant la manifestation, je l’ai vu tomber devant moi. Il a été emmené à l’hôpital, mais il y avait tellement de blessés… ils m’ont juste dit qu’il était mort de sa blessure.
C’était mon ami d’enfance. Ils lui ont tiré dans la poitrine. Il est mort. C’était sa première manifestation, et sa dernière.”
Sur les images des manifestants blessés, de nombreuses personnes semblent très jeunes. Certaines ont des cartables, y compris parmi les personnes grièvement blessées et tuées. Meenakshi Ganguly appuie cette observation :
“À un certain moment, il y avait la crainte que les manifestants franchissent la barrière et pénètrent dans le Parlement, ce qui s’est finalement produit mardi 9 septembre.
Mais à ce moment-là, il s’agissait d’enfants, certains en uniforme scolaire. Ils étaient très jeunes, et il existe évidemment des moyens pour toutes les forces de sécurité de contrôler une foule sans recourir à la force létale et aux munitions réelles.
Au début, ils ont utilisé des canons à eau, du gaz lacrymogène et des balles en caoutchouc. Puis très rapidement, ils ont commencé à utiliser des munitions réelles.”
Selon Human Rights Watch, des manifestants auraient été également tués dans d’autres districts du pays. Alors que le gouvernement avait décrété un couvre-feu dès le mardi 9 septembre au matin, les manifestants sont descendus dans les rues de Katmandou et s’en sont pris aux bâtiments publics et aux résidences des responsables politiques népalais. Une partie du gouvernement a démissionné et l’armée a pris le contrôle de la capitale mercredi 10 septembre. La police a déclaré trois morts dans ses rangs tandis que son porte-parole a annoncé une centaine de policiers blessés.
Selon Kamal, joint par notre rédaction le 11 septembre : “Les manifestations sont terminées. Tout est sous le contrôle de l’armée maintenant.”
L’ONU a demandé “une enquête approfondie” sur les manifestants tués et rappelé que “la liberté d’expression, l’accès à l’information et le droit de réunion pacifique sont protégés par la loi nationale comme par le droit international”.