Élections allemandes : à Forst, les oubliés du "miracle" économique du Brandebourg ?

Avant l’arrivée de Sebastian Kürten, l’imposante bâtisse aux allures de vieil édifice religieux était complètement vide. Située à deux pas du centre-ville, elle était semblable à bon nombre d’autres bâtiments abandonnés de Forst, une petite commune à la frontière polonaise qui semble à des années lumières de la croissance insolente du reste du Brandebourg.

Cet entrepreneur de Berlin s'est installé à Forst juste avant la pandémie de Covid-19, puis en 2023, il a décidé avec sa compagne de transformer ce lieu en vaste "centre créatif" et "espace de coworking".

Le "vilain petit canard" économique ?

La nouvelle Villa Digitalkultur de Sebastian Kürten apparait comme un ovni dans le décor de Forst, avec son étage rempli d’ordinateurs dernier cri, ses sièges confortables et ses petites cabines isolées pour téléphoner en toute tranquillité.

Forst n’a pas la réputation d’être à la pointe de la scène allemande des start-up. "Dans les grandes villes, ces espaces de coworking sont légion. Mais, il est vrai qu’on s’est demandé si on allait trouver notre public ici", reconnaît Sebastian Kürten, qui dirige depuis ce lieu Mobanisto, sa société de logiciels informatiques.

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Pour l’instant, la Villa Digitalkultur ne compte que trois habitués. "C’est encore un peu en deçà de ce qu’on espérait", avoue Sebastian Kürten.

La population locale n'est en effet pas le cœur de cible traditionnel pour un espace de coworking aux airs de "start-up nation". Depuis la réunification allemande, en 1990, la population de Forst a baissé de 30 %, passant de plus de 25 000 habitants à 17 721 en 2023. Ce sont surtout les jeunes actifs qui sont partis. Certes, "depuis quelques années on a de nouveau plus d’arrivées que de départs, mais notre problème principal reste l'important vieillissement de la population", souligne Simone Taubenek, maire sans étiquette de Forst.

La carte de l'Allemagne pour localiser deux villes du Land de Brandebourg : Forst et Grünheide.

Cette commune au cœur de la région de Lausitz, qui a longtemps carburé au charbon jusqu’à la décision de fermer toutes les centrales à charbon en Allemagne d’ici 2030, attire rarement l’attention des médias pour de bonnes raisons. En 2017, le tabloïd Bild en faisait le vilain petit canard économique de la région face aux bons et riches élèves comme Schönefeld, où se trouve l’aéroport de Berlin, ou Grünheide.

Forst s’est aussi illustré politiquement. En 2020, c’est dans cette ville qu’un "tabou politique a été brisé", s’était indigné le magazine Spiegel. Le parti de gauche Die Linke, historiquement très fort à l’est de l’Allemagne, avait en effet accepté de former une alliance politique de circonstance avec le mouvement d’extrême droite Alternative für Deutschland (AfD) pour s’opposer à certains projets locaux.

Jusqu'à 50 % des voix pour l'AfD

À Forst, difficile d’ignorer la formation d’extrême droite. L’AfD y a obtenu plus de 30 % des voix aux européennes de 2024 et son score a même avoisiné les 50 % dans plusieurs bureaux de votes. Toutes les personnes interrogées par France 24 sur place admettent connaître au moins un ou plusieurs électeurs de l’AfD.

"En arrivant ici, on avait une légère appréhension. On se disait : 'Est-ce qu’on arrive au pays des nazis ?' Je ne veux pas minimiser le phénomène de la montée de l'AfD, mais je ne peux pas dire que j’ai rencontré de franche hostilité", nuance Sebastian Kürten, qui reconnaît que cela aurait peut-être été différent s’il avait une autre couleur de peau.

Sebastian Kürten, qui s'est installé à Forst en 2020, a ouvert avec sa compagne la Villa Digitalkultur en 2023
Sebastian Kürten, qui s'est installé à Forst en 2020, a ouvert avec sa compagne la Villa Digitalkultur en 2023 © Sebastian Seibt, France 24

Pour la maire Simone Taubenek, l’essor de l’AfD n’a pas grand-chose à voir avec des facteurs locaux. "Il y a eu la politique sanitaire du gouvernement durant la pandémie Covid-19, qui a suscité bon nombre de mécontentement, et la position du gouvernement à l’égard du conflit en Ukraine, tout comme la politique migratoire, ont également entraîné un vote protestataire", analyse-t-elle.

Il y a surtout un rejet massif des formations traditionnelles, teinté de xénophobie assumée chez les électeurs de l’AfD rencontrés devant le Kaufhof, le principal centre commercial du centre-ville. "Il serait temps de donner la priorité aux Allemands et pas aux immigrés", clame René, tandis que son ami Karsten ajoute que "les grands partis n’ont rien fait pour nous et ne nous offrent pas de perspective".

Tradition charbon

À Forst, les regards sont plutôt tournés vers le passé de la ville, marqué aussi bien par une riche industrie du textile que par les mines. "Beaucoup de gens sont très attachés à l’industrie minière, qui a été une grande pourvoyeuse d’emplois. Pour eux, le charbon fait partie de la tradition locale. Ils se sentent abandonnés par le gouvernement, qui veut tout miser sur les énergies renouvelables, et ils ont développé une certaine hostilité à l’égard de tout ce qui est éoliennes ou centrales solaires", résume Sebastian Kürten.

"On ne va pas tout régler avec seulement des énergies vertes", veut ainsi croire Suzie, une mère de famille qui, si elle ne votera pas AfD dimanche, assure qu’elle ne donnera pas non plus sa voix à l’un des grands partis traditionnels.

Le gouvernement a promis que les régions qui, comme le Lausitz, dépendaient beaucoup de l’industrie du charbon peuvent bénéficier de dizaines de milliards d’euros pour "la transition verte". "On attend de voir" est la réponse la plus fréquente des habitants de Forst interrogés sur les investissements "verts".

Pour autant, Sebastian Kürten ne regrette pas son choix d'être venu s’installer à Forst pour "fuir le bruit et la foule de la grande ville". "Ce que d’autres voient comme des handicaps, je le perçois comme des opportunités. Par exemple, tous ces locaux vides signifient que l’immobilier est très attractif ici. Avec ma compagne, nous n’aurions jamais pu louer un local d’une telle taille à Berlin pour un projet comme la Villa Digitalkultur", assure-t-il.

Plus que du coworking

Leur projet ne se limite pas à un espace de coworking. Ils organisent des séances de cinéma pour les jeunes ou des soirées "repair", où n’importe qui peut apporter du matériel défaillant pour essayer ensemble de le réparer. Il peut s’agir, comme lundi 17 février, d’une enceinte bluetooth qui ne s’allumait plus ou d’un chargeur de piles.

Le but de l’initiative est "de proposer un lieu et des prétextes pour que les habitants puissent se rencontrer", souligne Sebastian Kürten. "Lorsque les gens rentrent du travail, ils vont chez eux et ne mettent plus un pied dehors", regrette Ralph, un habitué des soirées "repair". "On a peut-être quelques restaurants ici, mais plus aucun bar où on pourrait boire pour pas trop cher et se retrouver", ajoute Björn, également féru des rencontres à la Villa Digitalkultur.

Ils sont tous d’accord pour dire que l’un des principaux maux des habitants de Forst est la "résignation et la tendance à tout voir en noir". Pour la maire Simone Taubenek, "si on demande à la population, une partie dira qu’ils sont les laissés-pour-compte du Brandebourg. Mais du travail, il y en a. En fait, il existe un déficit de communication des industriels locaux sur le fait que l’activité existe", regrette-t-elle.

En attendant, ce pessimisme risque bien de nourrir le vote extrémiste dimanche lors des législatives.