Ensemencer les nuages : le pari stupide et dangereux de l’Indonésie pour tenter d’endiguer les inondations à Jakarta

Jouer les apprentis sorciers de la météo pour conjurer le sort d’une ville sous les eaux. Telle est la stratégie du gouvernement indonésien à compter de ce mercredi pour faire face aux inondations qui touchent Jakarta, la capitale de l’archipel et ses quelque 30 millions d’habitants. Des pluies torrentielles se sont abattues sur la mégapole et sa banlieue depuis lundi, paralysant des quartiers entiers, ainsi que les villes limitrophes de Bogor, Bekasi et Tangerang.

Rien qu’à Bekasi, plus de 60 000 personnes ont été touchées par la fange. Alors que les précipitations devraient durer jusqu’en début de semaine prochaine, l’état d’urgence a été décrété, des milliers de riverains ont été déplacés et, selon un bilan provisoire, une fillette de 3 ans est décédée. Sur place, l’eau est montée jusqu’à 3 mètres de haut. La rivière Kali Ciwilung, qui traverse la cité, est sortie de son lit, provoquant une crue gigantesque.

Modification artificielle de la météo

Pour endiguer ce chaos, décision a été prise d’ensemencer les nuages. L’objectif : tenter de tempérer la pluie en la déclenchant artificiellement en dehors des zones les plus critiques. Pour ce faire, des particules de chlorure de sodium, d’iodure d’argent ou d’autres substances chimiques sont injectées par avion et projectile ou depuis le sol par diffusion de fumée en direction des nuages, permettant à la vapeur d’eau de se condenser autour d’elles, et de créer de gouttelettes.

L’Homme parvient en somme à influer sur les régimes de précipitations. L’opération se déroulera jusqu’à samedi sur les zones montagneuses de Java Ouest. « Nous ne pouvons pas empêcher la pluie, c’est impossible, mais nous pouvons en réduire l’intensité », a expliqué Dwikorita Karnawati, directeur de l’agence météorologique indonésienne, à la presse locale.

Cette pratique controversée, découverte dans les années quarante aux Etats-Unis et dont la Chine est aujourd’hui particulièrement friante notamment pour lutter contre les sécheresses sur son sol, est employée par une cinquantaine de pays dans le monde, y compris la France, à faible échelle, par exemple dans le milieu viticole, pour lutter contre la grêle et ainsi protéger les cultures. De nombreux doutes subsistent quant à son efficacité, et à son impact sanitaire et environnemental.

Certains Etats sont par ailleurs accusés de s’accaparer les cumulus et autres cumulonimbus ; du point de vue du droit international, ils n’ont pas de statut juridique et n’appartiennent donc à personne. Pire, bien que les traités internationaux interdisent l’emploi de cette technique à des fins militaires, cela n’a pas toujours été le cas : durant la guerre d’Indochine, lors de la bataille de Diên Biên Phu en 1954, l’armée française, sous la direction du colonel Genty, en a usé dans le cadre de l’opération « AVERSE », pour essayer de ralentir le ravitaillement des troupes communistes.

Jakarta, la damnée de la crise climatique

À Jakarta, l’enjeu n’est pas géopolitique mais bien climatique. Située dans les zones marécageuses de l’île de Java, il s’agit de la métropole qui connaît le pire phénomène d’enfoncement au monde, avec jusqu’à 25 centimètres chaque année à certains endroits. Les inondations y sont légion.

En témoigne les « 76 morts et quelque 600 000 déplacés en 2007 », mais encore le drame du « 31 décembre 2019, où la submersion a provoqué la mort de 153 personnes, détaille Judicaëlle Dietrich, maîtresse de conférences en géographie à l’université Jean-Moulin de Lyon, à l’Humanité ; c’est 70 morts l’année suivante du fait des glissements de terrain consécutifs aux pluies torrentielles. Jakarta connaît une accélération des inondations ces dernières années ».

La saison des pluies, qui débute vers le mois de novembre et qui court jusqu’en avril, a tendance à se clore de plus en plus tardivement du fait du changement climatique. Phénomène qui, de même que la montée du niveau des océans ou encore l’intensification des événements météorologiques extrêmes, complexifie encore un peu plus la situation. Au point que la capitale de l’archipel pourrait devenir inhabitable d’ici les prochaines décennies.

Raison pour laquelle le gouvernement indonésien s’est lancé dans le projet pharaonique de Nusantara, une nouvelle ville controversée sur le plan écologique et en matière de droits humains, établie sur l’île de Bornéo et censée, à terme, supplanter Jakarta en tant que capitale administrative et politique. Cette manœuvre ne viendra pas en aide aux habitants de Jakarta, eux pour qui les inondations sont désormais chose courante et qui semblent condamnés à en subir les affres, sans solution durable de la part du gouvernement. Pas sûr que l’ensemencement des nuages sur Java n’améliore non plus leur situation comme par enchantement.

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