Les Russes les ont surnommées les «veuves noires», mais rien à voir avec la super-héroïne des comics Marvel qui sauve le monde aux côtés des Avengers. Il s’agit là de femmes particulièrement cyniques qui cherchent à se marier avec des soldats russes engagés sur le front en Ukraine dans le seul but de toucher leurs indemnités de décès. S’il est difficile à quantifier, le phénomène est pris au sérieux par les autorités russes. Au point que ces derniers mois, plusieurs propositions de loi visant à punir plus sévèrement les auteurs de tels actes ont émergé.
Le Wall Street Journal recense ainsi une demi-douzaine d’affaires judiciaires à travers le pays où l’escroquerie était avérée, et le mariage annulé. Les cas sont similaires : des cérémonies expédiées en quelques minutes, pas ou peu d’invités, une vie commune réduite au strict minimum voire inexistante. En clair, très peu d’amour, mais une bonne dose d’immoralité. Le média américain cite ainsi le cas d’une «veuve» ayant perçu près de 170.000 euros après le décès sur le front de son tout récent mari.
Passer la publicitéCriminalité organisée et querelles familiales
Nos confrères de RFI évoquent de leur côté des primes de décès atteignant un peu plus de 5 millions de roubles, soit 55.000 euros, et des assurances allant jusqu’à 3,5 millions de roubles, soit près de 40.000 euros. Aux sommes promises par l’État s’ajoutent des compléments versés par les régions et la pension de veuvage dans les cas où le combattant était le seul pourvoyeur de ressources du couple. Alléchant, d’autant que le salaire annuel moyen en Russie atteint péniblement 91.000 roubles, soit environ 1000 euros, selon l’Observatoire franco-russe.
Ces mariages arrangés n’existeraient sans doute pas si le Kremlin n’offrait pas des sommes aussi considérables pour convaincre les citoyens de s’engager en Ukraine. Les salaires, primes et indemnités sont tellement généreux que certaines affaires impliquent la criminalité organisée. L’élue LPDR de la région de Moscou, Maria Voropaeva, a même dénoncé une véritable «industrie». Le média Lenta.ru, selon lequel le phénomène remonte à 2024, cite le cas d’une femme déjà trois fois mariée et veuve. Et les semaines qui suivent le décès donnent parfois lieu à d’intenses querelles familiales, des proches refaisant surface de manière très opportune.
«J’irai aux Maldives pleurer ta mort»
Sur les réseaux sociaux fleurissent des groupes exclusivement dédiés à la recherche de soldats en partance pour le front. Les cibles privilégiées ? Des hommes sans héritier, amenés à combattre parmi les troupes au sol, en première ligne. «C’est très facile. Trouvez un homme qui part combattre, et quand il décède, vous obtenez huit millions. [...] De nombreuses femmes achètent un appartement facilement avec cette somme», expliquait dans son podcast l’agente immobilière Marina Orlova. Pour avoir présenté ce «business plan», elle a été condamnée en avril à des travaux d’intérêt général par un tribunal sibérien pour «incitation à la haine, à l’inimité et à l’atteinte à la dignité humaine».
La presse et la télévision d’État n’occultent pas le phénomène : «Qui sont ces épouses d’un jour qui font la chasse aux combattants de l’opération spéciale ? [...] Leur “amour” se mesure en paiements de plusieurs millions de roubles», écrivait en août Komsomlskaïaa Pravda, quotidien russe que RFI qualifie de «très légitimiste». L’article s’intitulait ironiquement «J’irai aux Maldives pleurer ta mort».
Pour le moment, les quelques actions judiciaires qui ont réussi à prouver que le mariage était «gris» ou insincère débouchent sur des amendes de quelques milliers de roubles. Mais les parlementaires russes cherchent à punir plus sévèrement les auteurs - une proposition de loi évoquant jusqu’à dix ans de prison. Des députés ont également proposé de ne pas verser les indemnités si le couple s’est marié après le début du conflit. «Ces monstres ont choisi de déshonorer la chose la plus sacrée : prendre soin des familles des héros tombés au combat !», pestait le député Leonid Sloutski cet été, rapporte le WSJ.