Notre critique des Aigles de la République : Le Caire, nid de pions

Les Aigles de la République, le nouveau long-métrage de Tarik Saleh, aurait pu s’appeler La Conspiration du Caire. Mais le réalisateur avait déjà pris le titre. Né à Stockholm d’une mère suédoise et d’un père égyptien, il voit des complots partout dans un pays qu’il a quitté définitivement en 2015, soit deux ans après la prise du pouvoir par al-Sissi, renversant Mohamed Morsi par une « révolution populaire », menée par… les forces armées égyptiennes. Le ferment d’une paranoïa dont on fait les meilleurs thrillers - les États-Unis, démocratie réputée pour ses assassinats politiques, en sont les champions.

Les Aigles de la République, dernier volet de la trilogie du Caire inaugurée par Le Caire confidentiel, pur film noir, adopte d’abord un ton léger et grinçant digne d’une comédie italienne. Istanbul sert cette fois de doublure au Caire, sans trop de difficulté dans un premier temps puisque l’intrigue est confinée dans des studios de cinéma. Fares Fares, l’interprète fétiche de Saleh, campe George Fahmy, un acteur riche et célèbre. Il roule en Jaguar, sort avec une fille qui a l’âge de son fils (Lyna Khoudri), laisse les ennuis à son agent blond peroxydé, ment comme il respire, déjoue plus ou moins la censure par son charme, s’initie au Viagra, et peut se permettre de refuser de jouer al-Sissi dans une production à la gloire du président. Le « Pharaon de l’écran », surnom désuet qui renvoie à l’âge d’or du cinéma égyptien, a des principes : « Je ne travaille pas pour le régime, tout ce qu’il touche pourrit et meurt. » 

Passer la publicité

Entre satire et thriller politique

Il a aussi de l’orgueil. Incarner un dictateur de petite taille est une autre bonne raison de décliner la commande. Un temps seulement. La star du Premier Égyptien dans l’espace ne résiste pas longtemps à la pression et aux menaces. Il se retrouve bientôt sur le plateau de La Volonté du peuple dans le costume d’al-Sissi jeune, général en pleine ascension et avec des cheveux, licence insupportable pour son interprète : « Tout le monde sait qu’il est chauve depuis la maternelle ! », s’étrangle Fahmy, disposé à tourner un film de propagande mais pas un navet.

Les acteurs Lyna Khoudri (à gauche) et Fares Fares dans le film Les Aigles de la République. Yigit Eken

Dr Manssour, éminence grise au teint gris, commissaire politique taiseux et moustachu comme tous les commissaires politiques, surveille le tournage. Il est le véritable metteur en scène de cette fiction dans un pays où le mensonge n’est pas cantonné aux plateaux de cinéma. Fahmy devient une marionnette du régime à l’intérieur, puis à l’extérieur des studios quand le ministre de la Défense exige que l’acteur prononce un discours lors du défilé militaire du 6 octobre. Et fait de lui un pion sur un échiquier où chaque case est une chausse-trape.

La satire s’estompe et le thriller politique assombrit la bonne humeur des débuts, jusqu’à une éruption de violence que ne renierait pas Kathryn Bigelow. Dans ce monde d’hommes corrompus et brutaux, ivres de pouvoir, avec ou sans uniformes bardés de médailles militaires, deux très beaux personnages féminins émergent. La première, l’actrice Rula (Cherien Dabis), est la partenaire à l’écran et l’amie dans la vie de Fahmy. Loyale et intègre, elle est d’abord blacklistée par le régime avant de connaître un sort bien pire. La seconde, Suzanne (Zineb Triki), épouse du ministre de la Défense et maîtresse de Fahmy, est une intellectuelle traitée comme un objet. À la désillusion politique, Tarik Saleh ajoute une mélancolie existentielle. Le réalisateur dédie Les Aigles de la République, regard désabusé sur une société égyptienne en pleine régression, à ses quatre filles, condamnées comme lui à l’exil.


« Les Aigles de la République ». Drame de Tarik Saleh. Avec Fares Fares, Lyna Khoudri, Zineb Triki, Amr Waked, Cherien Dabis. Durée : 2 h 09.

L’avis du Figaro : 3.5/4.

Информация на этой странице взята из источника: https://www.lefigaro.fr/culture/notre-critique-des-aigles-de-la-republique-le-caire-nid-de-pions-20251111