Jean Lafaurie habite la petite ville pavillonnaire de Nangis, en Seine-et-Marne. Âgé de 102 ans, l’ancien résistant et déporté est en train de cuisiner lorsque nous arrivons chez lui. L’échange va durer près de… quatre heures ! Le centenaire raconte, détaille, témoigne « pour les 400 de la centrale d’Eysses qui ne sont pas revenus » de Dachau. À la fin, on se souhaite « bonne continuation ».
Jean Lafaurie, vous êtes né le 30 novembre 1923 à Cajrac, dans le Lot. Quelle enfance avez-vous eue ?
Jean Lafaurie
Ancien résistant déporté
Je suis né à Cajarc, mais je vivais à Souillac chez ma grand-mère. Mon grand-père, qui travaillait dans une usine de préparation du cuir, est décédé alors que j’étais très jeune. Je ne l’ai vu que sur son lit de mort. Lors de la Première Guerre mondiale, il avait connu les tranchées et le gaz moutarde. Ma grand-mère, elle, a eu six enfants et restait à la maison.
Elle était cuisinière de métier. J’avais un frère et une sœur. Ils ont été pris en charge par les autres grands-parents. Je n’ai jamais connu mon père. Je parle d’ailleurs plutôt de mon géniteur. Ivrogne, il dépensait tout ce qu’il avait dans l’alcool.
Ma mère a eu mon frère à la suite d’un viol. Et comme ma grand-mère ne voulait pas que ça se sache dans le pays, ma mère a dû s’éloigner. Nous reviendrons à la maison familiale quand mon grand-père tombera malade. Il voulait voir sa fille préférée une dernière fois. Il souhaitait qu’elle soit institutrice. Elle ne l’a jamais été parce qu’il fallait aller travailler très tôt pour pouvoir ramener quelque chose pour vivre.
La condition des femmes était très dure…
Ah oui, c’était très compliqué. Ma mère travaillait dans une maison bourgeoise où elle s’occupait d’un monsieur atteint de la maladie d’Alzheimer. Un jour, mon père est venu la voir alors qu’ils étaient séparés depuis longtemps. Il a cassé la porte de l’appartement pour entrer. Elle a porté plainte. Un ami avocat de cette famille bourgeoise s’intéressait justement au traitement des femmes....