« La peur de l’IA monte chez les traducteurs, les lettreurs et les correcteurs », assure Anaïs Koechlin, l’une des membres de La Bande illustrée. Créé en juin 2025, ce collectif lance jeudi 8 janvier 2026 un manifeste et un hashtag #ComicsSansIA alertant sur la menace que les intelligences artificielles génératives font peser sur ceux qui adaptent en français les BD japonaises, coréennes et chinoises. Depuis le lancement en 2022 de l’agent conversationnel ChatGPT et du programme de création d’images Midjourney, de nombreuses professions s’inquiètent de leur avenir, notamment dans le monde du neuvième art.
En 2024, une start-up japonaise annonçait être prochainement capable de traduire en anglais 500 mangas par mois, cinq fois plus vite que sans assistance IA. Une telle technologie permettrait de se passer de traducteurs, mais encore faudrait-il qu’elle soit capable de restituer les « subtilités littéraires », les « références culturelles » et les « nuances émotionnelles » des BD asiatiques, estime Anaïs Koechlin. Sans parler de la difficulté de maîtriser la compréhension de langues très contextuelles et la narration séquentielle propre au médium. Il n’empêche que « c’est une volonté récurrente du Japon, toujours sous l’angle “combattre le piratage” », explique la traductrice et cofondatrice du Blackstudio. Les maisons d’édition japonaises veulent court-circuiter tout le travail éditorial français. »
Passer la publicitéDes éditeurs tentent déjà de délocaliser leur production dans des pays à bas coûts et tentent de faire du lettrage en Inde ou à Madagascar
Anaïs Koechlin
À notre connaissance, aucun éditeur français de manga, manhua, manhwa ou webtoon n’utilise d’intelligence artificielle dans son travail d’adaptation. Pour l’instant. Mais la recherche d’économies, dans un contexte économique morose, pourrait changer la donne. « Des éditeurs tentent déjà de délocaliser leur production dans des pays à bas coûts et tentent de faire du lettrage en Inde ou à Madagascar », affirme Anaïs Koechlin. La Bande illustrée aimerait donc que les maisons d’édition francophones se rallient à leur cause : « C’est important que les éditeurs se positionnent... sans se sentir agressés », sourit la traductrice. Pour sa part, le Syndicat national de l’édition se dit engagé au niveau national et européen pour combattre les infractions au droit d’auteur... tout en affirmant que « l’intelligence artificielle constitue également une opportunité [...]. L’assistance à des tâches de production ou encore l’amélioration de la découvrabilité des fonds sont autant de pistes explorées activement au sein de notre métier ».
Déjà de nombreux cas de plagiats de dessinateurs
Du côté des dessinateurs de bandes dessinées, beaucoup s’indignent du manque d’éthique des prompt artists et dénoncent les plagiats de leur travail réalisés par des IA. « D’après des messages publiés sur les réseaux sociaux, l’auteur de la série très populaire de bande dessinée [québécoise] Paul, Michel Rabagliati, a ainsi eu la surprise de constater que l’on vendait des images de sa série réalisées par intelligence artificielle, peut-on ainsi lire dans l’article « La bande dessinée à l’épreuve de l’IA » de Jean-Charles Andrieu de Levis et Sylvain Lemay. “L’artiste” ne s’en cache pas. Mais puisque l’auteur de ces images se considère responsable de cette “création” et qu’il en revendique la paternité, aucun montant de la vente n’est reversé au réel créateur de la série. »
Des produits créés par l’intelligence artificielle viennent donc concurrencer les œuvres des êtres humains sur un marché qui est déjà très plein
Maïa Bensimon, déléguée générale du Syndicat national des auteurs et des compositeurs
En France, la première BD dessinée par IA, initial_A, a été autopubliée par Thierry Murat en 2023 après le rétropédalage de Delcourt, qui devait initialement la sortir, suscitant la polémique. Idem avec Un autre monde, générée en trois semaines grâce aux instructions de Benjamin Arbeit. « Il y a effectivement une vitesse d’accomplissement qui est phénoménale et qui n’a rien à voir avec le véritable travail d’un dessinateur ou d’une dessinatrice. Des produits créés par l’intelligence artificielle viennent donc concurrencer les œuvres des êtres humains sur un marché qui est déjà très plein », s’inquiétait Maïa Bensimon, déléguée générale du Syndicat national des auteurs et des compositeurs, sur Radio France.
Le collectif La Bande illustrée va maintenant commencer un grand travail de sensibilisation auprès du grand public et des travailleurs de la BD asiatique, notamment via des tables rondes. Leurs ambitions sont larges : diagnostiquer l’état du milieu et en tirer des statistiques fiables, proposer des informations pratiques, mettre en valeur de bonnes pratiques et bien sûr promouvoir leur savoir-faire... humain.
Dans une même dynamique, le label « Fabrication humaine », créé par Pascal Chind, apposé pour la première fois sur sa BD Bunkerville en 2024 et pour la dernière fois sur le nouveau Dans la tête de Sherlock Holmes, souhaite lui aussi valoriser le travail des hommes et des femmes face à la déferlante de l’« art » généré par IA. Idem pour le label « handmade » de l’éditeur Morgen, dont le premier titre, Train de nuit dans la Voie lactée d’Adrien Demont, sort ce 14 janvier. La résistance est en marche.