Renée Fregosi est philosophe, politologue et présidente du CECIEC. Spécialiste de l’Amérique latine, elle a notamment dirigé le livre «Droits de l’Homme et consolidation de la démocratie en Amérique du Sud» (Ed. L’Harmattan, 2009). Dernier ouvrage paru : «Le Sud global à la dérive. Entre décolonialisme et antisémitisme» (Éditions Intervalles, 2025).
Du temps de la guerre froide il y avait un dicton : « Lorsqu’on se trouve entre les pattes de deux éléphants, qu’ils se battent ou qu’ils fassent l’amour, c’est tout aussi dangereux ». L’époque actuelle semble marquer un retour à la logique des empires, mais de façon plus risquée encore que par le passé. Car les « blocs » ne sont plus seulement au nombre de deux, et leurs contours sont plus mouvants que dans l’ancien face-à-face entre « monde libre » et « monde communiste » qui contraignait tous les acteurs nationaux, y compris les « non-alignés » à choisir de fait l’un ou l’autre camp. Avec la capture dans son propre pays, du dictateur vénézuélien, « l’éléphant » Donald Trump a porté une lumière crue sur cette nouvelle donne internationale, dans laquelle il est dangereux de se trouver entre les pattes d’un pachyderme, même gambadant un instant tout seul dans la savane.
Passer la publicitéLe président américain a paru en effet libre de ses mouvements dans un pays pourtant sous le triple protectorat de la Russie, de la Chine et de l’Iran. Rendu perplexe depuis longtemps par les relations Trump/Poutine, l’observateur extérieur peut alors légitimement penser que l’intervention US au Venezuela s’est faite avec l’assurance de la neutralité (même si pas tout à fait bienveillante) du dictateur du Kremlin. Plus surprenante est la réaction extrêmement modérée de la Chine, mais l’entrevue avec l’ambassadeur chinois la veille de l’opération laisse supposer sinon un accord, a minima un acquiescement tacite (dans un échange porteur d’autres menaces ?). Quant au régime des mollahs, sa confrontation avec les États-Unis étant au contraire ouverte, l’agression d’un vassal outre-Atlantique, ne pèse pas lourd comparée aux bombardements passés et toujours menaçants sur l’Iran lui-même.
Dans ce contexte instable et de forte tension, les réactions internationales ont été caricaturales pour ceux qui ont résolument choisi leur camp, balancé pour ceux qui se voient contraints de reconsidérer leurs alliances dans un monde incertain. Ainsi, les partisans de longue date du « socialisme bolivarien » et de son leader Hugo Chavez, aujourd’hui diffuseurs de l’idéologie du Sud global, soumis ou complices des grandes puissances dictatoriales, ont protesté dans un réflexe pavlovien contre « l’impérialisme yankee » en Amérique latine et se sont insurgés contre cette « atteinte scandaleuse au droit international ». Lula au Brésil et le Colombien Gustavo Petro se sont indignés, comme les leaders de ce que l’on continue à appeler « la gauche » en France : Jean-Luc Mélenchon en tête, mais Olivier Faure et Marine Tondelier ont, sans surprise, suivi de près.
Sans s’opposer frontalement aux États-Unis qui demeurent un partenaire obligé, les puissances comme la France ou le Mexique, doivent faire entendre leur voix pour ne pas être totalement vassalisées.
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Au demeurant, l’anti-américanisme primaire est également traditionnelle dans d’autres segments politiques, notamment chez Dominique de Villepin, toujours prompt à s’insurger contre « l’ingérence américaine » et de rappeler les conséquences, effectivement désastreuses, de l’intervention en Irak. Or les deux opérations ne sont pas comparables. D’abord, il ne s’agit pas d’un déploiement de forces terrestres au Venezuela. Par ailleurs, Donald Trump annonce cyniquement agir dans le seul intérêt des États-Unis et non pas au non du Bien. Et c’est là, que le bât blesse.
Les démocraties occidentales, européennes et latino-américaines sont en effet tiraillées entre des impératifs contradictoires. Sans s’opposer frontalement aux États-Unis qui demeurent un partenaire obligé à cause de sa suprématie en matière militaire et de son attachement historique au régime démocratique, les puissances moyennes comme la France ou le Mexique, doivent faire entendre leur voix pour ne pas être totalement vassalisées. Ainsi, la présidente mexicaine, Claudia Sheinbaum a réaffirmé que l’Amérique « appartient aux peuples de chacun des pays qui le forment » tout en proposant sa médiation pour une transition à la démocratie au Venezuela, comme l’a fait l’Espagne, et Emmanuel Macron s’est réjoui de la chute d’un dictateur tout en laissant son ministre des affaires étrangères évoquer le respect du droit international.
Car face à cet évènement scénarisé comme une production hollywoodienne il s’agit de prendre en considération à la fois la situation géopolitique globale en constante évolution, la versatilité personnelle du président américain, mais aussi l’illégitimité du dictateur Nicolás Maduro et de son régime prédateur et criminel. Au regard de la situation interne au Venezuela, cette éviction brutale du pays, de la tête du régime qui martyrise sa population depuis plus de deux décennies, constitue en effet un véritable espoir.
Passer la publicitéLa corruption, l’implication grandissante dans le narcotrafic, et l’impéritie foncière des dirigeants ont provoqué une crise humanitaire gravissime : chômage, dégradation drastique des services publics, mais aussi pénuries majeures, alimentaires et de médicaments depuis une dizaine d’années, ont poussé plus du quart de la population à émigrer pour sa survie. L’économie étatisée, dans tous les secteurs, industriel, agricole, des services, de la communication, a littéralement ruiné le pays qui était un modèle de prospérité et de démocratie sociale jusque dans les années 1970. Fermeture de milliers d’entreprises, manque d’investissement et de modernisation de l’appareil productif notamment pétrolier, népotisme, clientélisme et prédation ont enrichi une nomenklatura locale, la « boliburguesía » (la « bourgeoisie bolivarienne ») au détriment du reste des Vénézuéliens.
Partisans résolus d’une solution négociée, les leaders successifs de l’opposition, désespéraient de trouver, au sein du pouvoir chaviste, des interlocuteurs ouverts à une transition à la démocratie.
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Mais l’émigration économique n’est pas la seule cause de l’hémorragie des forces vives du pays. La répression politique de plus en plus violente au fils des ans (torture systématique, assassinats, emprisonnements arbitraires) a contraint également à l’exil, des centaines de milliers de sympathisants, militants et responsables politiques d’opposition, mais aussi de jeunes contestataires spontanés, étouffés par l’emprise du régime. Le contrôle systématique utilise désormais les moyens les plus modernes de la vidéosurveillance et de la traque informatique, et l’appareil répressif allie services de renseignement et de police, au recours aux forces armées régulières et aux paramilitaires des milices, les « Colectivos », qui sèment la terreur.
Malgré tout, l’opposition politique, la MUD (Mesa de la Unidad Democrática) qui unit depuis 2010 l’ensemble du spectre démocratique où dominent les partis de centre gauche et du centre, continue d’organiser la résistance avec succès. Mais ses victoires électorales répétées dans des scrutins pourtant non équitables (obtention des deux tiers des députés lors des législatives de 2015) jusqu’à l’élection présidentielle de juillet 2024 (résultats documentés de façon exhaustive attestant de la nette victoire de Edmundo Gonzalez Urrutia), n’ont jamais pu enclencher un processus de transition pacifique à la démocratie car le pouvoir chaviste a, à chaque fois, refuser de reconnaître sa défaite et durcit encore sa répression. Partisans résolus d’une solution négociée, les leaders successifs de l’opposition, jusque et y compris la vaillante María Corina Machado, désespéraient de trouver, au sein du pouvoir chaviste, des interlocuteurs ouverts à une transition à la démocratie.
Or, l’opération minutieusement préparée de l’enlèvement du couple Maduro, grâce à des renseignements très précis, n’aurait pu être menée sans une trahison de l’entourage présidentiel. Cette fracture au cœur du dictatorship chaviste pourrait alors favoriser enfin l’ouverture démocratique en offrant des interlocuteurs à l’opposition démocratique. Mais l’adoubement, de la part des Américains de la vice-présidente Delcy Rodríguez, sans concertation semble-t-il avec l’opposition, alors qu’elle affirme « assurer la continuité du régime », suscite incompréhension et inquiétude chez tous ceux qui se sont réjouis avec les Vénézuéliens, de la chute du dictateur. D’autant que les propos de Donald Trump, à la fois péremptoires et contradictoires comme à son habitude, sont bien davantage centrés sur la question du pétrole que sur celle de la restauration de la démocratie. C’est pourtant à la transition à la démocratie au Venezuela après bientôt trente ans de dictature chaviste, qu’il faut s’atteler en premier lieu.