Dans un livre décryptant le silence entourant les violences sexuelles commises par l'abbé Pierre, Frédérique Kaba, directrice pendant près de 17 ans au sein d'Emmaüs, décrit lundi 5 janvier sur France Inter une "forteresse" et une "grande famille" qui n'ont pas permis d'écouter les victimes du prêtre. Son enquête Silence sacré : pourquoi nous nous sommes tus ? a été publiée vendredi dernier aux éditions Bouchet-Chastel.
Frédérique Kaba s'y interroge sur sa "place dans ce silence" et y décortique un "système" qui a permis de taire les violences de l'abbé Pierre pendant 70 ans. Elle a exercé plusieurs fonctions au sein du mouvement Emmaüs à partir de 2008, c'est-à-dire un an après la mort de l'abbé Pierre, mais a entendu à plusieurs reprises au cours de sa carrière des phrases sur les agissements du prêtre, qu'il fallait l'éloigner des jeunes filles, le surveiller en permanence.
"On me dévoile une situation que je ne peux pas, que je ne veux pas voir", dit-elle, décrivant "une forme de système d'emprise". "L'engagement dans l'action sociale, on n'y vient pas par hasard, on y vient pour réparer les autres mais aussi beaucoup pour se réparer soi, réparer sa trajectoire, réparer une histoire heurtée, parfois violentée", ajoute-t-elle. "Et puis il y a la force du mouvement, de notre engagement, la capacité que nous avons à aider et à déployer des solutions extraordinaires. Comment aller 'foutre en l'air' une famille tant désirée et qu'on vient de trouver ? Parce que oui, le mouvement Emmaüs, c'est une grande famille. Et la quitter, la déplier, lui faire du mal, ou être dissonante avec elle, c'est extrêmement difficile, individuellement et collectivement."
Frédérique Kaba décrit aussi "un système qui protège une aura, une personnalité", "une forteresse" "qui est extrêmement centrée autour de ce père fondateur". L'abbé Pierre était "constamment accompagné d'une garde rapprochée qui le surveille, qui le soigne, qui s'en occupe, qui le nourrit, qui le déplace. Et donc il est impossible aujourd'hui d'envisager que l'ensemble de ces dirigeants ne savaient pas", observe-t-elle aussi.
"Faire la différence" entre l'abbé et la fondation
Pour l'ancienne directrice à Emmaüs, ce système est généralisé dans la société. "On est tous confrontés à des petites phrases que nous entendons, des situations dans la famille, au travail, dans notre environnement, dans un club de sport qui nous racontent quelque chose de l'ordre des violences sexuelles. Et c'est parce que nous n'y prêtons pas attention, c'est parce que nous sommes dominés par un système aujourd'hui qui ne nous permet pas d'y prêter attention, que nous n'entendons pas ce que les victimes nous disent. Et c'est ce qui s'est passé à Emmaüs", raconte-t-elle.
Aujourd'hui, face à la baisse des dons à la Fondation Abbé-Pierre, devenue la Fondation pour le logement, Frédérique Kaba demande "de faire la différence" entre l'abbé Pierre et "des situations associatives de militants, de bénévoles, de salariés, de travailleurs sociaux qui sont engagés au quotidien et qui agissent pour œuvrer auprès des plus précaires et des plus fragiles d'entre nous".