Il avait pu fêter ses 100 ans le 15 août dernier. Au Capitole de Toulouse, il avait même assisté en septembre à une représentation de Thaïs, de Massenet, ouvrage dont il avait enregistré jadis une version de référence qui avait inspiré Tassis Christoyannis, interprète du rôle d’Athanaël ce jour-là, ému de rencontrer ce grand aîné devenu légende vivante. La mort de Robert Massard le lendemain de Noël nous prive d’un baryton de grande classe et d’un des derniers représentants d’un âge d’or du chant français.
Né et mort à Pau, Robert Massard est le fruit d’une époque où les passerelles étaient possibles entre une origine sociale modeste et une grande carrière artistique. Des trois grands barytons d’après-guerre, Ernest Blanc commença comme tourneur à l’arsenal de Toulon, Gabriel Bacquier fit les trois huit comme cheminot à la SNCF, et Massard fut apprenti mécanicien dans un garage. Au service militaire, un officier remarque sa voix hors norme et l’encourage, lui qui chante déjà à la chorale Saint-Joseph et dont les parents écoutent des disques lyriques de Chaliapine et Georges Thill.
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Passer la publicitéDes partitions apprises par cœur
Il réussit plusieurs concours régionaux, participe à des tournées d’opérettes, jusqu’à cette année 1951 où il monte à Paris pour auditionner devant le directeur de l’Opéra, Georges Hirsch, dont l’attention a été attirée par un de ses amis. Il est aussitôt engagé dans la troupe, alors qu’il ne lit pas la musique : il doit apprendre les partitions par cœur, à l’oreille ! Pour consolider sa formation solfégique, il suit les cours de Madeleine Milhaud, la femme du compositeur dont il chantera plus tard Christophe Colomb.
En 1952, ce sont ses débuts au Festival d’Aix-en-Provence dans Iphigénie en Tauride de Gluck sous la direction de Giulini : excellent moyen de se rappeler au bon souvenir de l’Opéra de Paris, où il trouve qu’on ne lui confie pas assez de premiers rôles… Dès lors, il devient un des piliers de la maison, dans les emplois où il se rend indispensable : Escamillo dans Carmen, Zurga dans Les Pêcheurs de perles, Valentin dans Faust, mais aussi, côté verdien, le rôle titre de Rigoletto, Germont père dans La Traviata, le Marquis de Posa dans Don Carlos. Sans oublier ce Figaro du Barbier de Séville de Rossini où il excellait dans un registre plus léger mais toujours élégant. Lors de ses adieux en 1984, une dizaine d’années après la dissolution de la troupe, il avait dépassé le millier de représentations au Palais Garnier ! Malgré des pas de côté (première française du Capriccio de Strauss, alors chanté en français), son répertoire reste essentiellement franco-italien. Mais si l’essentiel de sa carrière se déroule sur le territoire français, il n’en fut pas moins acclamé à Glyndebourne, Londres, Buenos Aires, Chicago et à la Scala de Milan.
Une leçon de diction
Sa voix n’avait pas le côté puissant et cuivré de son contemporain Ernest Blanc. Certains critiques lui reprochaient un timbre un peu nasal, mais ce qui frappe surtout, c’est la clarté et la noblesse de son chant. Une émission haute, dans le « masque », très française, immédiatement reconnaissable, qui devrait encore être donnée comme exemple à une époque où l’on assombrit trop l’émission pour faire du son. Car ce n’est pas le son qui intéressait Robert Massard : c’était le texte ! Et ses enregistrements sont encore aujourd’hui une leçon de diction et de caractérisation. Il avait d’ailleurs pris des cours d’art dramatique pour mieux incarner les personnages.
Pour l’écouter aujourd’hui, on recommandera tout particulièrement Carmen dans la version Georges Prêtre avec Maria Callas (EMI 1964), Faust dans la version Richard Bonynge avec Joan Sutherland (Decca 1966) et Benvenuto Cellini dans la version Colin Davis avec Nicolai Gedda (Philips 1972). De 1978 à 1986, il avait transmis son art en tant que professeur au Conservatoire de Bordeaux, ville dont le concours de chant porte aujourd’hui son nom.