C’est un film qui revient de loin. Le 7 octobre 2023, le tournage de Palestine 36 était sur le point de débuter dans un village du nord de la Cisjordanie lorsque des commandos du Hamas enclenchèrent une spirale de violence qui a depuis submergé la région tout entière. La production dut évacuer son équipe, tirer un trait sur son planning de travail et faire son deuil de décors reconstitués à grand soin. « Ce fut un désastre total », se souvient Annemarie Jacir, la réalisatrice, qui assure cependant n’avoir jamais envisagé de renoncer à son projet. La guerre ayant rendu le tournage impossible dans les Territoires palestiniens occupés par Israël, il fut décidé qu’il se déroulerait en Jordanie ainsi qu’en Grèce, à Malte et au Maroc. « Si terrible que fût la situation, explique la cinéaste, nous savions que la seule chose à faire était de continuer. »
Palestine 36 a pour toile de fond la grande révolte arabe de 1936, qui vit la population majoritairement musulmane et chrétienne de Palestine se soulever contre la puissance mandataire britannique. L’immigration juive venue d’Europe, encouragée par Londres depuis la déclaration Balfour de 1917, nourrit alors des tensions croissantes. Tandis que les organisations sionistes réclament la création d’un État juif, les nationalistes arabes tentent de s’organiser pour leur barrer la route. Ils reprochent à l’occupant britannique de prendre systématiquement le parti de la minorité juive, en lui réservant les meilleurs emplois ou en organisant la redistribution de terres à son profit. À Jérusalem comme à Jaffa, les dirigeants arabes appellent à la grève générale. Dans les campagnes, des villageois prennent le maquis et tendent des embuscades aux soldats anglais. L’occupant organise en retour une répression brutale, qui se soldera par l’arrestation de chefs nationalistes ainsi que par de graves exactions.
Passer la publicitéFractures palestiniennes
Annemarie Jacir raconte ces événements d’un point de vue résolument palestinien. Les rares personnages juifs n’apparaissent qu’à l’arrière-plan, comme pour souligner l’irréductible distance qui sépare ces deux mondes. Lorsqu’une fillette cherche à comprendre pourquoi ces nouveaux venus ont quitté l’Europe pour s’établir à proximité de son village, sa mère lui répond, évasive, qu’« on ne voulait plus d’eux dans leur pays d’origine ».
Tandis que la haine monte entre les deux peuples, les critiques se focalisent sur l’occupant britannique. « Ce sont eux qui sont venus sur nos terres, en faisant des promesses contradictoires aux Arabes et aux Juifs qui fuyaient l’antisémitisme », insiste Annemarie Jacir. Ce qui ne l’empêche pas d’éclairer au passage les fractures palestiniennes. Le jeune Yousouf, incarné par Karim Daoud Anaya, est tiraillé entre sa fascination pour la modernité et le respect des traditions qui règnent encore dans son village. Amir, un ambitieux notable de Jérusalem, se laisse soudoyer par une organisation juive qui cherche à semer la zizanie entre les nationalistes arabes. Son épouse Khuloud, écœurée par ses compromissions, finira par le quitter.
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Des images d’archives, colorisées a posteriori, soutiennent cette évocation d’un passé disparu. « Je les ai consultées, précise Annemarie Jacir, pour comprendre à quoi ressemblait ce monde. » Les costumes, véhicules et armes d’époque sont reconstitués avec minutie. La production a poussé le sens du détail jusqu’à recréer les champs de coton et de tabac que les Palestiniens exploitaient en ce temps-là.
Avec ce quatrième long-métrage, la réalisatrice du Sel de la mer redonne vie à l’histoire largement méconnue de la longue lutte pour l’indépendance palestinienne. Palestine 36 est présélectionné aux Oscars dans la catégorie du meilleur film international.