Notre critique de Furcy, né libre : le procès de l’esclavage

En 2013, le film du Britannique Steve McQueen Twelve Years a Slave  racontait la lutte d’un homme libre, kidnappé dans le nord des États-Unis en 1841, vendu comme esclave à La Nouvelle-Orléans et qui s’échina douze ans durant à recouvrer sa liberté malgré les traitements inhumains que lui faisaient subir ses différents propriétaires. Le film s’inspirait des mémoires de Solomon Northup, publiés en 1853. Rare témoignage direct d’un homme mis en esclavage. Il ne réussit jamais ensuite à obtenir justice.

Un esclave y est parvenu. Il est français, plus exactement français de l’île Bourbon, ainsi qu’on appelait au XIXsiècle La Réunion. Il s’appelait Furcy (1786-1856) et s’est battu pendant vingt-sept ans devant les tribunaux pour se faire reconnaître comme homme libre, statut qu’il obtint en 1843 à Paris, cinq ans avant l’abolition de l’esclavage. À partir des documents juridiques miraculeusement conservés jusqu’à nous, Mohammed Aïssaoui, notre confrère du Figaro, a brillamment raconté cette histoire dans L’Affaire de l’esclave Furcy (Gallimard), prix Renaudot de l’essai en 2010. C’est de ce livre que s’est inspiré le chanteur Abd Al Malik pour son deuxième long-métrage, Furcy, né libre.

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Vendus et traités comme des meubles

Un esclave qui attaque son maître ? En prétendant qu’il est libre et qu’on le lui a caché ? A-t-on jamais vu ça à Bourbon ? Derrière la séduction de sa nature prodigue, l’île applique avec une sévérité implacable les règles du code noir, assimilant les esclaves à des meubles, vendus et traités comme tels. Joseph Lory (Vincent Macaigne, savoureux de fiel) insiste pourtant : Furcy (Makita Samba) a toujours été bien considéré chez lui. Il lui a d’ailleurs confié les tâches d’un domestique de confiance et celui-ci ne s’en est jamais plaint.

Abd Al Malik filme alors le calvaire que subissent ces hommes enchaînés jusque dans leur sommeil, à l’entière merci de brutes sadiques escortées de molosses

Indignation au tribunal et sur l’île : l’avocat de Lory (Micha Lescot) s’appuie sur ces arguments pour défendre son client, propriétaire de droit, les confrères de Lory font bruisser la rumeur d’une manipulation des abolitionnistes (nous sommes trente ans avant Victor Schœlcher !) et le plaignant, qui vient de passer un an en prison pour s’être opposé à son maître, est exfiltré fissa sur l’île voisine de Maurice. Boucher, l’avocat de Furcy (Romain Duris), est quant à lui prié d’aller voir ailleurs, loin si possible. Ces Français de métropole et leurs idées de justice, quelle plaie !

Les couleurs s’affadissent, se font plus sourdes, plus ternes, tandis que Furcy est mis aux fers et au travail dans une plantation de canne à sucre menée au fouet. Abd Al Malik filme alors le calvaire que subissent ces hommes enchaînés jusque dans leur sommeil, à l’entière merci de brutes sadiques escortées de molosses. Le réalisateur n’épargne pas la sensibilité du spectateur confronté à cette violence, mais il s’attache surtout à la trame du récit originel, qui suivait les étapes juridiques et pointait l’obstination d’un homme qui laissa ses défenseurs plaider sa cause sans jamais renoncer.

Les arguments juridiques adéquats

Makita Samba incarne Furcy à ses différents âges. Homme de peu de mots, il laisse son regard fier et sa posture droite discourir pour lui. Le comédien, remarqué dans Les Olympiades de Jacques Audiard, compose un héros dont la détermination reste intacte face à ceux qui ne voient en lui qu’un esclave. Son silence n’est pas buté. Il ricoche avec l’éloquence de son avocat, qui finira par l’emporter. Romain Duris incarne avec solidité l’infatigable Boucher. Bel exemple de résistance aussi, pas celle d’un idéaliste, mais d’un fin connaisseur du droit qui saura sortir les arguments juridiques adéquats pour appuyer le fait que « nul n’est esclave en France ».

Abd Al Malik, en artiste venu de la musique et du hip-hop, a composé la bande-son, intégrant un chant scandé dès les premières images, sa manière de convoquer les griots de ces terres meurtries. Nul besoin d’en faire trop, cependant. En l’espèce, son duo batailleur et des comédiens venus du théâtre (Micha Lescot, André Marcon, Philippe Torreton…), suffisent à transmettre l’intensité vibrante de ce procès-fleuve historique.

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La note du Figaro : 3/4

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