"Quel que soit le résultat, on n'aura pas de regrets, car on aura joué le jeu jusqu'au bout. Côté exécutif, on a fait tout ce qui était en notre pouvoir pour aboutir à un compromis." A l'image de ce membre du gouvernement, l'équipe de Sébastien Lecornu affiche une relative sérénité, à quelques heures d'un vote crucial sur le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS). "On est combatifs, on va convaincre jusqu'au bout", confie un conseiller ministériel.
En fin de journée, mardi 9 décembre, les députés voteront d'abord sur le volet "dépenses" du projet de loi, avant de se prononcer sur l'intégralité du texte, en deuxième lecture. C'est la première fois que l'Assemblée nationale doit faire entendre sa voix sur l'intégralité du PLFSS 2026, le temps ayant manqué pour le faire en première lecture. Depuis quelques semaines, plusieurs parlementaires de différents bords politiques évoquent "un chemin", certes "étroit", pour que le PLFSS soit voté. Contrairement au budget de l'Etat, où les divergences semblent, à cette heure, beaucoup trop importantes pour arriver à un compromis.
L'incertitude reste cependant totale sur le résultat du vote de mardi soir. "Ça sera très serré dans un sens comme dans l'autre", a affirmé à Ouest-France, lundi soir, le ministre des Relations avec le Parlement, Laurent Panifous. "Ça va se jouer dans l'épaisseur du trait, confirme un influent conseiller de l'exécutif. Pour le moment, la piste d'atterrissage n'est pas encore balisée, mais il peut se passer encore beaucoup de choses avant le vote." Pour le dire de manière plus triviale, "ça va être chaud", glisse encore un député socialiste à France Télévisions. Et le même d'embrayer : "Ça peut se jouer à deux ou trois voix près. Nous, on aura peut-être deux ou trois abstentions, mais pas plus. Olivier Faure fait ce qu'il faut pour ça."
Le PS en renfort de Sébastien Lecornu
Après avoir donné certains gages au PS, dont la suspension de la réforme des retraites, Sébastien Lecornu peut en effet s'appuyer sur le vote des 69 députés socialistes. "Il y a eu une série d'avancées", a salué sur BFMTV, lundi, le patron du PS, Olivier Faure. "Le Premier ministre (...) s'est montré fiable dans toute la discussion. Je souhaite que nous puissions à notre tour être fiables et faire en sorte que ce budget soit adopté."
Autres groupes politiques acquis à la cause du gouvernement : le MoDem et Ensemble pour la République (EPR), qui rassemblent 127 députés et qui avaient déjà voté "pour" le volet "recettes" vendredi, sans aucune voix discordante. "Personne ne peut dire que ce budget est parfait, précisément parce qu'il est le fruit d'une forme de compromis", a affirmé le président du groupe EPR, Gabriel Attal, sur France Inter, lundi. "Il n'y a que deux options : voter pour ce PLFSS qui ne me correspond pas idéologiquement (...) ou voter contre ce PLFSS en considérant que je peux obtenir une meilleure copie en troisième, quatrième, cinquième lecture", détaille un influent député de l'aile droite macroniste. "Mais si nous n'avons toujours pas de budget en décembre 2026, le déficit de la Sécu se sera creusé à 30 milliards."
Je choisirai la moins mauvaise des solutions. Je vote 'pour'.
Un député macronisteà franceinfo
Un argument répété maintes fois par Sébastien Lecornu. Pour lui, impossible d'envisager un avenir pour le pays sans PLFSS. Cela conduirait "à 29 ou 30 milliards de déficit l'année prochaine", avait-il lancé le 4 décembre dans l'hémicycle. De manière inédite pour un Premier ministre, il est descendu à plusieurs reprises dans l'arène du Palais-Bourbon pour répondre lui-même aux élus et présenter des amendements du gouvernement.
Horizons et LR feront-ils défaut au gouvernement ?
L'activisme du locataire de Matignon et son plaidoyer en faveur du PLFSS suffiront-ils à convaincre tous les groupes du fameux socle commun ? Rien n'est moins sûr, car deux partis, dont certains membres participent au gouvernement, lui font à cette heure défaut. "Le vrai problème de Lecornu, c'est LR et Horizons", souffle ainsi un député socialiste auprès de France Télévisions.
D'abord Horizons, le parti d'Edouard Philippe. Officiellement, le groupe de 34 députés tranchera mardi matin, mais l'ancien Premier ministre a déjà annoncé, sur LCI lundi soir, qu'il proposera l'abstention. "Ce texte ne nous satisfait pas et nous ne pouvons pas le voter", a-t-il assuré. Sur le volet "recettes" du PLFSS vendredi, les députés philippistes se sont déjà majoritairement abstenus, avec quelques voix en faveur du texte. De quoi attiser la colère de l'exécutif, à croire un député du groupe, qui dénonce auprès de France Télévisions "un chantage à la stabilité". "Matignon met une énorme pression" et dit en substance : "Si le PLFSS est rejeté, vous serez responsables du chaos."
Les députés Horizons ne pourront pas expliquer qu'ils n'y sont pour rien et qu'ils ont fait le choix de ne pas avoir de budget, plutôt que celui-ci.
Une source gouvernementaleà franceinfo
Du côté de LR, la position du groupe de 49 députés sera, elle aussi, officiellement tranchée mardi matin. "Ce sera sans doute une abstention, mais il y aura quand même des votes 'pour' et des votes 'contre'", livre à France Télévisions un député du groupe de Laurent Wauquiez.
Faute d'un socle commun aligné, Sébastien Lecornu se voit contraint de regarder ailleurs, le seul vote des socialistes ne permettant pas de l'emporter. Dans le viseur du Premier ministre : les voix des 38 députés écologistes, majoritairement abstentionnistes lors du vote en première lecture, avant de finalement voter contre, en seconde lecture. Lundi soir, la ministre de la Santé, Stéphanie Rist, leur a tendu la main en annonçant sur X avoir déposé un amendement portant l'objectif national de dépenses d'assurance-maladie (l'Ondam) à 3%, au lieu de 2%. Une revendication importante pour les écologistes, qui veulent un Ondam "un peu au-dessus de 3%", avait prévenu Cyrielle Chatelain, la présidente du groupe, dimanche à l'AFP. Si c'est adopté, "ça sera un des éléments importants dans notre décision", avait-elle ajouté.
Mais en cas de consigne de vote positive, des voix discordantes pourraient émerger. "Le vote des députés est très individuel", soupire un conseiller gouvernemental. L'unanimité devrait, en revanche, être totale du côté de LFI et du RN, qui ont annoncé un vote "contre" et totalisent à eux deux 194 députés.
"C'est un casse-tête"
Le groupe de Marine Le Pen se projette d'ailleurs sur l'après. En cas de rejet du texte, Sébastien Lecornu doit "bien sûr" démissionner, a affirmé dimanche le député RN Jean-Philippe Tanguy sur RTL. Une option immédiatement écartée par Maud Bregeon. "Cela ajouterait de la crise à la crise, de l'instabilité, et cela interromprait toutes les discussions budgétaires en cours", a déclaré la porte-parole du gouvernement dans La Tribune Dimanche.
Que se passerait-il alors ? "On acterait que l'on ne trouvera pas de compromis", livre une source gouvernementale. "C'est un casse-tête", confirme un membre du gouvernement. "Le texte repartirait au Sénat et reviendrait à l'Assemblée, mais je n'ai pas de date. Est-ce que Sébastien Lecornu pensera qu'il aura une chance en troisième lecture ? Songera-t-il alors au 49.3 ou aux ordonnances ?" s'interroge le président LFI de la commission des finances, Eric Coquerel. "L'Assemblée se privera de sa capacité à avoir le dernier mot sur ce texte et la France pourrait ne pas avoir de loi de financement de la Sécurité sociale", a mis en garde Laurent Panifous dans Ouest-France, assumant une dramatisation de l'enjeu.
Une chose est sûre : les cartes Vitale continueront à fonctionner en l'absence de budget de la Sécurité sociale. "Ce serait un sujet économique, car ça creuserait le déficit. Et ce serait un sujet politique, car il n'y aurait, par exemple, pas la suspension de la réforme des retraites. Mais ce ne serait pas un sujet juridique", assure le constitutionnaliste Benjamin Morel. Le gouvernement possède, en effet, plusieurs options pour autoriser les différents organismes relevant de la Sécurité sociale à continuer d'emprunter.
Reste aussi l'hypothèse d'un texte voté. "Si ça passe, ça relèvera de l'exploit", rêve à voix haute un membre du gouvernement. Pour autant, Sébastien Lecornu n'aurait franchi que le premier col de cet "Himalaya budgétaire", pour reprendre une image chère à François Bayrou, son prédécesseur. "Dans quelques jours, le projet de loi de finances revient et ça ne sera pas la même histoire", soupire un ancien ministre macroniste.