Mélinda Magan n’avait pas prévu de travailler le jour de Noël. C’est pourtant ce qui l’attend entre 20 heures et minuit, et ce, bien malgré elle. La médecin généraliste qui exerce dans un cabinet médical à La Ciotat, près de Marseille, fait partie des médecins réquisitionnés pour assurer des gardes dans des secteurs précis pendant les fêtes, sur ordre du préfet des Bouches-du-Rhône.
Cette semaine, la préfecture a en effet pris plusieurs arrêtés pour contraindre 17 médecins exerçant dans les secteurs de Martigues, Aubagne et La Ciotat à prendre des gardes entre le 25 décembre et le 4 janvier. Dans les arrêtés, la préfecture justifie cette décision par «la persistance d’un tableau de garde insuffisant pour assurer la permanence des soins» et craint «un risque grave pour la santé publique, résultant de l’absence de réponse prolongée aux demandes de soins de premier recours».
Passer la publicité«La période de fin d’année constitue une période critique du fait de la conjonction de plusieurs facteurs avec la reprise des épidémies virales de type grippe et bronchiolite, conjuguée à la période des congés qui implique la fermeture de certains cabinets médicaux ainsi qu’un afflux touristique dans la région», explique de son côté auprès du Figaro l’agence régionale de santé (ARS) de Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca).
«Déshabiller Pierre pour habiller Paul»
Et de poursuivre : «Dans ce contexte, et afin de prévenir une saturation des services d’urgence (dont l’activité connaît déjà une recrudescence importante) pendant la période des vacances de fin d’année 2025, l’ARS Paca a alerté depuis plusieurs mois sur la non-complétude des tableaux de garde», notamment «pour trois secteurs en tension : La Ciotat, Aubagne et Martigues.»
Chez les médecins concernés, ces réquisitions suscitent toutefois une certaine incompréhension. «On ne nous a pas dit qu’on allait être réquisitionnés», confie le docteur Mathieu Beglimini, médecin généraliste à Aubagne. Les docteurs visés, «des médecins non exemptés n’ayant pris aucune ligne de garde sur l’année à venir», ont été notifiés le 19 décembre dernier. «Je suis réquisitionné ce vendredi en journée, explique Mathieu Beglimini. Mais ce qui est rigolo, ou pas, c’est que ce vendredi, je travaille. L’ARS n’a visiblement pas fait le point sur ceux qui travaillaient déjà ou non. Donc pour moi, ça complique mon planning.»
Le médecin aubagnais raconte s’être organisé en urgence, quitte à devoir déprogrammer des patients qui devront le consulter plus tard. «J’avais trente consultations de prévues, indique-t-il. J’ai décidé d’en annuler la moitié, de concentrer mes rendez-vous un peu le matin, un peu l’après-midi pour ensuite pouvoir m’absenter pour ma garde. Mais bon, au final, on déshabille Pierre pour habiller Paul... À Aubagne, nous avions décidé d’arrêter les gardes car nous avions aussi beaucoup de problèmes de sécurité de la part de confrères qui se sont fait agresser en se rendant au domicile des patients. Nous avions entamé un dialogue avec l’ARS pour voir dans quelles conditions reprendre, mais le dialogue, visiblement, a été un peu trop long pour eux...»
Une procédure en justice
Aux Centres médicaux 7/7 de La Ciotat, où exerce l’ensemble des médecins réquisitionnés du secteur, la colère ne faiblit pas. «Parmi les médecins réquisitionnés, nous en avons une qui est en train d’accoucher et un autre qui exerce désormais dans le Var, s’agace Jérémy Chaumoitre, responsable des groupements de Centres médicaux 7/7. Ça a été fait n’importe comment.»
Passer la publicitéLe bras de fer est lancé entre l’État et ces médecins. «Jusqu’ici, nous acceptions des patients qui étaient redirigés vers nous par le 15, explique Jérémy Chaumoitre. À partir de ce soir, nous les refuserons.» Surtout, les huit médecins réquisitionnés de La Ciotat entendent désormais porter le combat devant la justice, en saisissant en janvier prochain le tribunal administratif pour contester ces réquisitions.
«Nous voulons marquer ainsi notre désaccord et prouver la bêtise administrative derrière cette décision», tempête encore Jérémy Chaumoitre. «Nous allons plaider la nullité de la réquisition en raison du non-respect du délai minimum de réquisition, et du fait qu’on ne peut pas réquisitionner des médecins qui n’ont pas été convoqués à une assemblée générale pour participer au tableau cadre», qui régit les gardes dans un secteur, annonce-t-il au Figaro.
Des gardes «inutiles» ?
Selon cette même source, les médecins ont été notifiés en deçà du délai de 15 jours nécessaires. Toujours selon lui, les médecins en charge d’organiser les gardes dans le secteur ont par ailleurs volontairement exclu ceux du centre visé par l’arrêté, car, de par ses horaires étendus, le centre «jouerait déjà un rôle sérieux et participe à la continuité des soins.»
À croire ces praticiens, un véritable débat sur le modèle de la médecine d’urgence couve derrière ces réquisitions. «À Aubagne, les médecins avaient décidé d’arrêter les gardes il y a deux ans car on trouvait cela inutile, avec l’ouverture de centres médicaux ouverts le soir et le week-end», explique Frédéric Natta, un autre médecin réquisitionné. «Nous sommes dans les départements de France où il y a le plus grand nombre de ce genre de structures, rapporte Florence Zemour, médecin généraliste près de Marseille, élue au sein de l’union régionale des médecins libéraux de Paca. Mais les médecins dans ces centres ne participent pas aux gardes. Ce n’est pas équitable. Le système est déséquilibré. Forcément, quand on pervertit le système, ça ne fonctionne plus.»
«On fait face à une rigidité administrative qui ne veut pas reconnaître un modèle en essayant de nous faire rentrer dans un cadre des années 1980 ou 1990, peste Jérémy Chaumoitre, qui chapeaute 21 cabinets médicaux comme celui de La Ciotat. Mais il existe aujourd’hui chez les médecins libéraux une autre façon de travailler !» Dans les Bouches-du-Rhône, le pic épidémique de grippe et de bronchiolite devrait être atteint la semaine prochaine selon les prévisions de l’Agence régionale de santé.