Notre critique de Mektoub, My Love : Canto Due : le beau chant du cygne d’Abdellatif Kechiche

Mektoub, My Love : Canto Due, plus personne n’y croyait avant de le voir surgir de nulle part au Festival de Locarno en août dernier. Le dernier volet de la trilogie d’Abdellatif Kechiche, en salle ce mercredi, a été tourné dans la foulée des deux premiers, en 2016. Il arrive huit ans après Canto Uno, présenté à la Mostra de Venise en 2017, et six ans après Intermezzo, projeté en compétition au Festival de Cannes. Cet intermède, fait à partir des rushs, n’était pas prévu au départ.

Détaché du récit et constitué essentiellement d’une virée en boîte de nuit, il fait scandale sur la Croisette. Kechiche, lauréat de la palme d’or en 2013 avec La Vie d’Adèle, est attaqué pour son regard libidineux sur ses actrices. En cause notamment, une très longue séquence de cunnilingus dans les toilettes, éprouvante pour les acteurs comme pour les spectateurs - Valmont se contentait de « quelques mots de latin » dans Les Liaisons dangereuses, Kechiche récite le Gaffiot. L’actrice Ophélie Bau, se sentant trahie, quitte la salle pendant la projection cannoise et se fait porter pâle à la conférence de presse. Intermezzo, plombé par ailleurs par une bande-son coûteuse en droits d’auteur (discothèque oblige), ne sort pas en salle.

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Un scénario d’Éric Rohmer tourné par Maurice Pialat

Mektoub My Love : Canto Due, commence là où finit le premier « chant ». Et dès les premières minutes, l’énergie est intacte, le décor inchangé. La plage de Sète, la lumière de l’été 1994, le restaurant familial, la ferme des parents d’Ophélie, rien n’a bougé en apparence. Amin (Shaïn Boumedine), de retour chez lui après des études à Paris, rêve toujours de cinéma. Il a eu le temps d’écrire un scénario. Il continue à écouter plutôt que parler, à observer, à prendre des photos, légèrement en retrait, tandis que les autres, jeunes femmes et hommes ivres de liberté, vivent, flirtent et dansent. À vrai dire, ils dansent beaucoup moins.

Mektoub, My Love : Canto Due ressemble à un scénario d’Éric Rohmer tourné par Maurice Pialat. Il ressemble surtout beaucoup à un film d’Abdellatif Kechiche, dont le style est reconnaissable en une scène. Les séquences durent, sans fonction utilitaire, sans message à faire passer, sans psychologie. Au bord de la mer ou devant une assiette de spaghetti, elles sont des blocs de temps où les acteurs deviennent des personnages sous nos yeux. Un couple d’Américains s’invite à Sète. Ils roulent en Ferrari, louent une villa avec piscine, raffolent de couscous. Lui, Jack, est producteur à Hollywood, elle, Jessica, est une starlette vue à la télévision. Tony (Salim Kechiouche), le cousin d’Amin, la drague en imitant Joe Pesci dans Raging Bull.

Mektoub My Love : Canto Due est peut-être un chant du cygne. Un bel et triste adieu au cinéma

Ces corps étrangers se fondent parfaitement dans le naturalisme de Kechiche. L’inconnue Jessica Pennington rappelle que le cinéaste n’a pas son pareil pour révéler les actrices, parfois au prix de larmes et de polémiques - Sara Forestier, Hafsia Herzi, Adèle Exarchopoulos, Ophélie Bau. Kechiche met cette fois la pédale douce. Son regard n’est pas moins désirant mais il est plus délicat. Plus raccord en tout cas avec l’époque, post #MeToo. Il y a de l’humour aussi, du sang, et de la mélancolie. Jessica ne veut plus jouer la comédie. Ophélie, enceinte de Tony mais mariée à Clément, militaire en mission, ne veut pas garder l’enfant. Il n’est pas sûr qu’Amin, alter ego de Kechiche, devienne réalisateur.

On ne sait pas si ces renoncements valent pour le cinéaste lui-même. Voudra-t-il encore réaliser des films ? Le pourra-t-il seulement ? Outre le dépôt de bilan de sa boîte de production, le réalisateur, âgé de 64 ans, a été victime d’un AVC en mars dernier. Mektoub My Love : Canto Due est peut-être un chant du cygne. Un bel et triste adieu au cinéma.

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