"Aujourd'hui, monsieur S., ce sont des faits d'agressions sexuelles sur 13 enfants qui vous sont reprochés. Vous encourez dix ans d'emprisonnement", rappelle la présidente du tribunal. Le procès de Frédéric S., animateur périscolaire jugé pour agressions sexuelles sur 13 mineurs en 2019 à Rezé (Loire-Atlantique) a débuté dans une ambiance électrique, lundi 15 décembre, devant le tribunal correctionnel de Nantes.
Tee-shirt blanc, pantalon beige et lunettes de vue… Le prévenu, Frédéric S., 60 ans, s'avance à la barre. Marié, père de deux enfants majeurs, dont une fille enseignante, et grand-père, il a toujours nié les faits qui lui sont reprochés et comparaît libre devant le tribunal. Sa femme, assistante commerciale, est présente à l'audience. "Je suis quelqu'un d'hypersensible, le bien est ce qui compte le plus pour moi. Je suis serein, je crois à la justice", lâche-t-il dès les premières minutes, un sanglot dans la voix.
Un prévenu décrit comme "un grand enfant"
C'est d'abord son enfance qui est évoquée. Une mère morte lorsqu'il n'avait que 9 mois, un père distant… Très rapidement, Frédéric S. fait état de manques affectifs et de problèmes de santé. "J'ai été très malade pendant mon enfance. J'ai été élevé par ma grand-mère qui m'a élevé avec un seul bras car elle a été amputée. N'ayant pas de mère, je n'ai jamais eu quelqu'un envers qui me tourner étant enfant. J'ai eu très peu d'affection", livre le prévenu. La présidente cite le rapport de personnalité de Frédéric S., réalisé par une psychothérapeute qui l'a rencontré près de quarante fois. L'ex-animateur y est décrit comme "immature, naïf" et souffrant d'un syndrome anxio-dépressif. "Elle vous décrit comme un grand enfant", souligne la présidente. "Ça s'appelle la voix du cœur", répond le prévenu, faisant réagir le public.
Attouchements, exhibition, baisers imposés… En mars 2019, plusieurs enfants âgés de 3 à 6 ans ont rapporté des comportements à caractère sexuel commis par cet animateur à l'école maternelle Chêne-Creux de Rezé. "On a tous été enfant, j'ai pu inventer des centaines de choses lorsque j'étais enfant (...) Je veux rassurer les parents sur le fait que jamais, jamais, je n'ai fait du mal ou agressé l'un de leurs enfants", assure le prévenu. Frédéric S. utilisait une peluche surnommée "Casse-croûte" pour interagir avec les enfants. Un "outil pédagogique" dont il se servait "pour leur demander ce qu'ils avaient mangé, par exemple". Une peluche que l'animateur aurait aussi utilisée pour commettre des actes de nature sexuelle, selon les témoignages de plusieurs enfants.
La présidente revient sur le témoignage d'une enfant âgée de 3 ans à l'époque des faits, qui évoque notamment des "guilis sur sa pounette, là où elle fait pipi". Elle raconte aussi que Frédéric S. "lui a baissé sa culotte" et "lui a montré sa quéquette". Peu après cette période, elle a développé plusieurs symptômes post-traumatiques, allant jusqu'à se "lacérer le clitoris". "Sa souffrance, je l'entends. Mais je n'ai jamais fait quoi que ce soit de ce qui m'est reproché", insiste le prévenu.
"Comment aurais-je pu commettre tout ça devant tout le monde ?"
La présidente rappelle également que la mère d'une fillette de 11 ans, scolarisée dans un autre établissement de la commune, avait déjà avisé les services de la mairie de Rezé et déposé une main courante contre cet animateur en 2018, après des mots et attitudes rapportés par sa fille, comme un baiser à la commissure de la bouche, à travers le grillage de la cour de récréation. "C'est elle qui m'a interpellé, qui s'est approchée du grillage. Elle venait souvent discuter avec moi", contredit une nouvelle fois le prévenu. "Il y avait toujours du monde avec moi. Comment aurais-je pu commettre tout ça devant tout le monde ? (...) Qui est capable de reconnaître des faits aussi monstrueux ? Ce que j'entends, ce sont des monstruosités, des crimes. J'ai une femme, des enfants, des petits-enfants. Je suis une personne bien", sanglote le prévenu.
Les victimes sont aujourd'hui âgées d'une dizaine d'années. Troubles du sommeil, incontinence urinaire, douleurs somatiques et irritabilité, perte d'appétit… La présidente évoque les évaluations psychologiques et médicales réalisées au cours de l'enquête sur les victimes, qui font état de symptômes post-traumatiques. Luis Alvarez, psychiatre et pédopsychiatre, est entendu en visioconférence. Il a examiné trois enfants dans cette affaire, à l'époque des faits. "Un enfant ne peut pas feindre un tableau traumatique sans avoir vécu d'épisode traumatique, cela ne peut pas être mimé", assure l'expert.
"Il y a un gros problème dans notre société envers les hommes", dénonce le prévenu. "Moi, quand j'ai commencé, j'ai vu des enfants posés sur les genoux de mes collègues femmes. Je les ai aussi vues faire des bisous sur la joue aux enfants sans que cela ne pose problème à personne. Donc j'ai fait pareil, j'ai mis des enfants sur mes genoux, et je n'ai pas pensé que cela pouvait poser problème. Sauf que moi, je suis un homme. Si je n'avais pas été un homme, on n'en serait jamais arrivés là", répond Frédéric S, questionné par Anne Bouillon, avocate représentant la mairie de Rezé, partie civile dans ce procès.
Des échanges tendus avec la présidente et les avocats
"Je ne suis pas un pédophile", s'énerve l'homme, des pleurs dans la voix, déclarant ne plus avoir de vie sexuelle et de "libido" depuis 2013. "Moi, la sexualité, je la déteste. J'ai horreur de la pornographie. Je trouve ça vulgaire, dégradant", se justifie l'ancien animateur qui nie, un à un, les faits qui lui sont reprochés. "Ça fait sept ans que je souffre, ma vie a été détruite (...) Je suis tombé dans un gouffre sans fin. Je ne sors plus que pour faire mes courses et promener mon chien." La voix de Frédéric S. tremble, suscitant des réactions exaspérées dans la salle. Des proches des victimes quittent par moments la salle, les larmes aux yeux, à l'évocation des témoignages d'enfants relatés par la présidente.
Le prévenu est volubile. "Essayez de ne pas me couper", lui intime la présidente. "Quand on lit votre enquête de personnalité, on ne voit pas comment cette idée de reconversion dans l'animation est venue", ajoute-t-elle. Ancien employé dans des grandes surfaces, l'homme âgé d'une cinquantaine d'années à l'époque des signalements et titulaire du brevet d'aptitude aux fonctions d'animateur (Bafa), a été animateur pendant trois ans. "J'ai fait de l'animation parce qu'il fallait que je travaille. Avec mes problèmes de dos, j'ai indiqué à la mairie de Rezé que je préférais travailler avec des plus grands mais on m'a trouvé un poste en école maternelle", se justifie-t-il.
A l'évocation des faits décrits lors de l'enquête par les 13 jeunes victimes, à plusieurs reprises, Frédéric S. s'agace. Tantôt contre le procureur, tantôt contre les avocats des parties civiles : "Madame est en train de me mettre en souffrance", "vous parlez un peu trop fort à mon sens", souffle le prévenu en s'adressant aux avocates des parties civiles. "Il ne faut pas prendre les choses personnellement comme ça", lui rétorque la présidente. "Je sais reconnaître quand quelque chose est possible ou non", affirme le prévenu. "Restez respectueux, monsieur S.", "ne vous énervez pas", le prévient la présidente. En lui rappelant que l'audience peut, si nécessaire, se poursuivre sans sa présence. Le procès, qui doit durer deux jours, reprendra mardi.
Si vous êtes un enfant en danger ou un adulte témoin d'une situation où un enfant est victime de violences sexuelles, physiques ou psychologiques, ou si vous souhaitez demander conseil, il existe un numéro national d'accueil téléphonique, confidentiel et gratuit : le 119 (ouvert 24h/24, 7j/7, numéro non visible sur les factures de téléphone, possibilité d'envoyer un message écrit au 119 via le formulaire à remplir en ligne ou d'entrer en relation via un tchat en ligne : allo119.gouv.fr). Pour les personnes sourdes et malentendantes, un dispositif spécifique est disponible sur le site allo 119.