Dragons et varans géants, symboles du réenchantement de Calais

Vingt années durant, Calais subit de plein fouet la crise migratoire. Tout le pays l’associe à sa tristement célèbre « Jungle ». L’Angleterre, en partie dépendante de ce point de passage pour ses transits touristiques nord européens, la redoute. Au même moment, l’industrie s’effondre. Le déclin de la Cité de la dentelle et de la mode, autrefois usine incontournable de la haute couture et de la lingerie, est palpable. Les Calaisiens, profondément touchés, rêvent d’un miracle dans cette sombre période. Jusqu’à l’inoubliable 1er novembre 2019, où la lumière fut.

Une mystérieuse créature débarque dans cette commune historique du Pas-de-Calais, sous les yeux ébahis de 400 000 spectateurs. Illustre inconnue, elle s’introduit comme une sauveuse, celle qui ravivera la flamme de tout une cité. Six ans plus tard, le contrat est rempli. Le Dragon de Calais fait un tabac. Depuis son arrivée en terres calaisiennes, la géante structure mécanique imaginée par le dessinateur et directeur artistique de la compagnie nantaise La Machine, François Delarozière, attire chaque année plus de 100 000 visiteurs. « J’ai réfléchi à un être différent, qui vient d’ailleurs, que les habitants repoussent, mais qui trouve sa place et s’installe durablement, nous explique l’artiste marseillais. C’est chose faite. »

En 2019, le Dragon de Calais a été inauguré dans les rues de Calais devant plus de 400 000 spectateurs. Fred Collier/Ville de Calais
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Ce week-end, du 7 au 9 novembre, la réussite du Dragon sera célébrée avec l’arrivée de son nouveau compagnon, baptisé le Varan de Voyage, copie géante du reptile australien - à ne pas confondre avec celui de Komodo, conté en vedette dans le roman Vers l’île des dragons de Maurice Ronet, en 1974. Haut de 5,78 mètres, large de 2,50 mètres et long de 14,80 mètres, l’animal aurait été appelé, selon le récit fantastique défendu par la compagnie, par son grand frère calaisien pour combattre la Gardienne des ténèbres, autre prototype de La Machine initialement mis sur pied pour animer le Hellfest, festival de musiques extrêmes basé à Clisson.

Une Odyssée de trois jours

Tout au long du week-end, les visiteurs pourront apprécier, dans une ville vidée de ses innombrables voitures, la déambulation de ces trois bijoux de manufacture, tous entièrement conçus en bois. Lundi 3 novembre, lors des premières répétitions du show, baptisé L’Odyssée, sur le quai Fournier, la scénographie - bien qu’incomplète - promettait déjà un événement de grande envergure, marqué par des effets pyrotechniques en tout genre. La Compagnie y a joué la deuxième scène de l’Acte II, prévue samedi dans l’après-midi à quelques pas du parc Saint-Pierre. Celle de La Découverte de l’eau, où Le Dragon initie Le Varan de Voyage « au rituel de l’eau ».

Douze scènes réparties en trois actes seront présentées tout au long du week-end, avec L’Affrontement final, clou du spectacle, attendu à 19 heures dimanche. Pas moins de 166 personnes sont mobilisées sur ce projet calaisien, parmi lesquelles des sculpteurs, des automaticiens, des informaticiens, des ingénieurs fluides, des géotechniciens, des designers, des architectes, des menuisiers, des serruriers ou des chaudronniers. Le spectacle intègre aussi une dimension musicale avec la présence d’un orchestre, qui joue sa partition dans des nacelles aménagées, d’une harpiste et d’une chanteuse d’opéra. Des saxophonistes et violonistes sont aussi accrochés aux bras de pelleteuses.

Cet événement, François Delarozière le voit comme une « transhumance ». Nul doute pour lui, les Calaisiens « sont prêts à l’accueillir et à participer à ce qui devrait être une grande fête pour l’agglomération ». Les commerces alentour se préparent depuis plus d’une semaine à l’arrivée du Varan de Voyage. « J’ai vu des bars et des restaurants s’alimenter pour tenir les trois de jours de manifestation », poursuit-il.

Métamorphose de la ville

Cette mobilisation de grande ampleur témoigne d’un regain d’attractivité dans cette agglomération de quelque 110 000 habitants. En l’espace de six ans, le paysage calaisien s’est transformé, passant d’une digue vieille, aux équipements obsolètes, à un immense complexe balnéaire et sportif, accueillant aujourd’hui le plus grand skatepark d’Europe. « Le Dragon s’est intégré dans ce projet de métamorphose de la ville, constate Natacha Bouchart, maire (LR) de Calais depuis 2008. Il y a trouvé refuge. C’est un pari gagné, car nous comptons 40 % de visiteurs en plus par rapport à 2022. »

Ces structures représentent un outil culturel et économique assez fort

Natacha Bouchart, maire (LR) de Calais
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Depuis l’arrivée de la première bête de François Delarozière, commandée par l’édile à la suite d’une remarquable représentation en 2016 de Long Ma, le Cheval-Dragon et Kumo, l’Araignée géante dans les rues calaisiennes, des curieux se précipitent d’Allemagne, de Belgique, de Hollande, du Canada ou de Chine. Le Dragon fait également parler de lui jusqu’au Japon, où Xavier Bertrand, président (LR) de la Région Hauts-de-France, a récemment été interpellé à ce sujet. « Ces structures représentent un outil culturel et économique assez fort », remarque Natacha Bouchart.

La commune de Calais a dépensé près de 13 millions d’euros pour s’adjuger les différents équipements de la compagnie La Machine. La maire détaille que Le Dragon en a coûté 5,5 millions et sa cité définitive, comprenant aujourd’hui la « nef » (ou « l’entre »), une boutique souvenir, des locaux neufs et un restaurant, pas moins de 3,4 millions. Le Varan de Voyage, lui, a été acheté 2,45 millions hors taxes. « C’est un projet étalé sur huit ans et qui n’englobe pas seulement les machines, mais aussi tout ce qui tourne autour, éclaire l’édile, ajoutant que 80 % de cette bagatelle provient des subventions de l’État et de la Région Hauts-de-France. Ces instances nous ont accompagnées pour reconquérir l’image de Calais. »

Plus de 15 millions d’euros de revenus

Aujourd’hui, le retour sur investissement dépasse les attentes initiales. Selon une étude menée par le bureau des CCI Hauts-de-France en 2022, l’arrivée du Dragon dans le Pas-de-Calais a généré une retombée économique annuelle de quelque 15,3 millions d’euros dans l’agglomération, qui s’étend d’Escalles à Marck. Elle a aussi permis la création de 53 emplois, dont 45 dans l’Agglomération Grand Calais Terres et Mers. Selon cette même étude, qui annonce des chiffres similaires à ceux de 2025, les visiteurs dépenseraient en moyenne 46,12 euros dans la restauration, le shopping et l’hébergement lors de leur séjour. « La fréquentation explose de mai à septembre, explique Natacha Bouchard. Les équipements touristiques battent leur plein. Le camping est complet. Nous devrions même songer à agrandir le parking des camping-cars, que l’on vient pourtant de rénover. Nous avons même la plus forte progression du prix du mètre carré au niveau national. »

Avec le théâtre de rue, nous avons bousculé cette dynamique et aujourd’hui, quand les gens viennent ici, ils s’arrêtent

François Delarozière

Calais, sans le revendiquer, s’inscrit désormais comme l’une des capitales culturelles de la Région. « Nous avons des musées, la Cité de la dentelle, le street-art, l’hôtel de ville, une culture urbaine avec le skateboard, nous investissons considérablement dans ces domaines », note la maire. Le succès du Dragon a permis, au-delà de la simple rénovation de la digue, la refonte de plusieurs éléments du patrimoine historique de la ville. Parmi eux, le Fort Risban, base militaire clé du port de Calais au XIVe siècle, où une promenade retraçant les différents corps de métier de la compagnie La Machine a été édifiée. « Cette partie n’était pas visitable depuis plus de quarante ans », rappelle Natacha Bouchart.

Une exposition temporaire consacrée aux dessins de François Delarozière a également investi ce fort de l’époque Vauban. Depuis son ouverture début juillet, elle a accueilli plus de 28 000 visiteurs, dont des Chinois, des Belges, des Allemands, des Anglais, des Équatoriens, des Espagnols et des Italiens. Les costumes de spectacle du personnel de la compagnie sont exposés dans le logis du major (le chef du port), une pièce réhabilitée pour l’occasion. Le parcours propose aussi la découverte des maquettes du Dragon de Calais, ainsi que les différents essais de peau du Varan de Voyage. À terme, la mairie souhaiterait faire de ce site une base permanente pour le Comité scientifique de « ville d’art et d’histoire »

Une exposition a investi le logis du major au Fort Risban, à Calais. Sur cette photo, les costumes de spectacle des membres de la compagnie La Machine sont suspendus comme dans la tradition minière. Stéphane RIbeiro
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Refonte du patrimoine

Le reste du patrimoine calaisien profite de ce projet de restructuration global. Contrairement au Dragon qui arpente le front de mer depuis plus de six ans, le Varan de Voyage a été conçu pour se promener dans les quartiers de la ville. « Nous l’avons pensé de manière qu’il puisse passer dans la rue, explique François Delarozière. C’est pourquoi il fait seulement 2,50 mètres de large et que les 25 places sont assises, en raison du code de la route. » Le dessinateur l’a principalement conçu dans l’optique de « raconter une histoire qui pourrait redonner un sentiment d’appartenance et de cohésion aux habitants de Calais ». Car depuis 1994, date à laquelle il a commencé à s’attacher à ce territoire après une première représentation lors de l’inauguration du Tunnel sous la Manche, François Delarozière constate « une sorte de division en clans » au sein de la population.

L’arrivée du Varan de Voyage est donc une occasion en or pour rassembler les résidents du quartier de Beau-Marais et ceux de Saint-Pierre autour d’un symbole commun. Grâce à cette structure, les visiteurs étrangers pourront également découvrir le riche patrimoine qui occupe l’intérieur des terres calaisiennes, où se trouvent notamment l’Hôtel de ville et son sublime Beffroi, inscrit à l’Unesco depuis 2005, et l’église Notre Dame, où se sont mariés Charles de Gaulle et la Calaisienne Yvonne Vendroux en 1921. Une statue du couple est visible sur la place d’Armes.

Conscients de cette réussite à la fois touristique, culturelle et économique, François Delarozière et la mairie de Calais souhaitent faire perdurer ce partenariat. « Nous avons dépassé les résultats souhaités lors du Conseil d’administration de 2016, se réjouit Natacha Bouchart. Si le Varan fait aussi bien, nous continuerons. » De son côté, le directeur artistique de la compagnie La Machine se dit fier d’avoir contribué à « changer le regard » sur la ville. « J’ai grandi avec elle, dit-il. Je l’ai vue changer, évoluer, se transformer. Le prisme migratoire, ce n’était pas le vrai visage de Calais. Elle a assez de pages blanches pour se construire et s’inventer. Avec le théâtre de rue, nous avons bousculé cette dynamique et aujourd’hui, quand les gens viennent ici, ils s’arrêtent. Ça a l’air de rien, mais tout cela crée des échanges, de la vie. »

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