Noémie Halioua est journaliste et essayiste. Elle a notamment publié La terreur jusque sous nos draps (Plon, 2024).
Tout le monde, ou presque, a vu ces publicités défiler sur leurs réseaux sociaux : sur une musique envoûtante, des danseurs s’élancent en costumes aux motifs impériaux, et la magie opère. Shen Yun, spectacle de danse traditionnel chinois, sillonne la France et conquiert son public. Les représentations enthousiasment les foules, sans subir de campagne de boycott, de pression ou de menaces notables : il est communément admis qu’une production culturelle n’est ni responsable ni coupable de la ligne politique de son pays. Quand bien même, en Chine, un million d’Ouïgours sont enfermés dans des camps aux conditions effroyables, ou que des opposants politiques disparaissent comme par enchantement. Quand bien même certains considèrent que le régime chinois porte une responsabilité inouïe, de par son manque de transparence, dans la diffusion à échelle mondiale de la Covid‑19 et de ses conséquences néfastes sur l’économie. Un spectacle de danse n’a pas à être assimilé à la politique de son pays : cela fait assez consensus.
Passer la publicitéD’ailleurs, ce consensus opère pour toutes les productions culturelles étrangères, sauf lorsqu’elles sont israéliennes. Lorsqu’il s’agit de la culture israélienne, en l’occurrence l’orchestre philharmonique invité à se produire à Paris, l’esprit ordonné est pris d’une passion déchaînée à laquelle plus rien ne résiste. Là, il est urgent, pour une poignée d’agitateurs, de sortir les fumigènes pour empêcher le concert et de «mettre en danger la vie des spectateurs», selon les mots du ministre de l’Intérieur, Laurent Nunez. Les chanteurs, artistes, historiens et scientifiques israéliens subissent régulièrement des campagnes de boycott virulentes dans le monde entier, et ce, quelles que soient leurs opinions politiques. Qu’importe qu’ils s’opposent à la guerre ou qu’ils prônent la paix, comme le chanteur franco-israélien Amir, qu’importent qu’ils soient de gauche ou de droite, religieux ou laïcs : des forces s’allient pour tenter de les intimider, voire de les empêcher de se produire. «On ne peut être innocemment israélien», insistait la polémiste décoloniale Houria Bouteldja, dans un billet de blog publié sur Mediapart en 2021. Elle disait déjà tout de l’essentialisation primaire, de la haine archaïque qui condamne tout celui qui a eu le malheur de naître à cet endroit du globe. Cette revendication n’a fait que prendre de l’ampleur depuis le pogrom du 7 octobre 2023 : l’Israélien et son extension, le Juif, sont exfiltrés de l’humanité, condamnés d’avance, salis par la honte, pour le fait simplement d’être ce qu’ils sont.
L’affaire de la philharmonie nous raconte, aussi, la tentative du Hamas, laminé sur le plan militaire, de continuer sa croisade sur le terrain idéologique, en diffusant ses maximes jusqu’en Europe.
Noémie Halioua
Ne soyons pas naïfs : cette discrimination des Israéliens et des Juifs n’est que la face émergée de l’iceberg. Elle traduit une stratégie de conquête bien rodée qui dépasse de loin la question israélienne. Lors de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les liens entre mouvements politiques et réseaux pro-islamistes, le spécialiste de l’Iran Emmanuel Razavi et la journaliste d’investigation Nora Bussigny ont alerté sur les tentatives d’infiltration de la part d’islamistes dans certaines structures, comme les syndicats ou les partis politiques de gauche et d’extrême gauche, dont LFI et EELV, particulièrement perméables. Une toile tissée par des islamistes plus ou moins radicaux s’agite dans l’ombre pour diffuser une idéologie pro-Hamas en Europe. Leur logiciel idéologique dépasse de loin les questions d’ordre géopolitique : ils prospèrent sur un terrain commun nourri de haine de la France et de tentatives de déstabilisation de notre démocratie. L’affaire de la philharmonie nous raconte, aussi, la tentative du Hamas, laminé sur le plan militaire, de continuer sa croisade sur le terrain idéologique, en diffusant ses maximes jusqu’en Europe. Hélas, il trouve des relais plus ou moins naïfs pour propager bruyamment sa haine sur le continent.
Y parviendront-ils ? Malgré la peur, les secousses et les cris, relatés avec précision par la journaliste Laurence Ferrari, qui se trouvait dans le public ce soir-là, après la paralysie de l’instant qui a saisi l’assemblée, la musique a repris. Les musiciens et leur chef d’orchestre, le grand Lahav Shani, ont fait en sorte que la musique s’élève, plus intensément que jamais. Ils ont joué de tout leur cœur comme pour dire : nous, Israéliens, n’avons pas l’intention de cesser de vivre.