Le 5 octobre dernier, on vit Khaled Ahmed El Enany sortir de la grande salle du conseil exécutif de l’Unesco, rouge d’émotion. En une demi-heure de temps, il venait d’être élu par les 58 pays membres du conseil, avec un score digne des pays soviétiques (55 voix). « Il reste encore l’étape du 6 novembre », rappelait-il devant une rangée de drapeaux, et face aux caméras.
Elle vient d’être franchie. À Samarcande, en Ouzbékistan, les 194 pays membres de l’organisation, réunie en grand conclave, ont approuvé formellement la décision du conseil avec 172 votes en faveur sur 174 votants. Le roi est mort, vive le roi !
Passer la publicitéC’est le ministre des Affaires étrangères égyptien qui, en 2022, avait repéré cet homme de culture pour porter la candidature de l’Égypte à l’Unesco, alors que les pays arabes estimaient, à tort ou à raison, que leur tour était venu pour diriger l’organisation internationale.
Le pays a d’ailleurs soutenu le tour du monde de Khaled El Enany pendant deux ans, y compris financièrement. « Je n’ai ne fait que cela, à plein temps » raconte le nouveau directeur. Traversant 65 pays – son compte Instagram le montrera devant les pitons de Sainte-Lucie, aux Caraïbes, à la Havane, au musée national de Corée, dans le centre historique de Vienne, entouré de collégiens indonésiens ou serrant la main du Pape François - le candidat a promis à tous d’être un « homme de paix, de dialogue culturel, et de solidarité entre les Nations ».
L’Unesco, « c’est moi » répétera à l’envi cet égyptologue et jusque-là professeur d’égyptologie à l’Université d’Helwan, au Caire: « Toute ma carrière a été consacrée à l’enseignement, aux musées et la recherche ».
Humaniste, polyglotte et passionné de musées
Âgé de 54 ans, El Enany démarre dans les années 1990 en tant que simple guide touristique, et sera, entre 2016 et 2022, ministre du Tourisme et des Antiquités de la République arabe d’Égypte, un poste glorieux au pays des temples et des pyramides.
Son CV, touffu, à l’image de cet homme trilingue, curieux de tout, et ambitieux, indique qu’il a été membre de plusieurs sociétés savantes internationales, ambassadeur spécial pour le tourisme culturel par l’Organisation mondiale du tourisme, parrain du Fonds africain pour le patrimoine mondial, expert à l’institut français d’archéologie orientale. Il est également détenteur d’un doctorat en égyptologie de l’Université Paul-Valéry à Montpellier, où il a été professeur invité à plusieurs reprises. Son français est parfait, sa francophilie, réelle – son fils unique, Omar, s’entraîne d’ailleurs au Waterpolo, lui aussi à Montpellier.
Passer la publicitéEn tant que ministre, il mettra tout son poids dans la balance pour faire rapatrier des antiquités égyptiennes volées, et avance aujourd’hui le chiffre de 7000 objets restitués, issus de 21 pays. « Le nombre d’Égyptiens visitant leur propre pays augmente chaque année, et près d’un million de personnes travaillent désormais dans le tourisme. Les gens sont fiers de leurs origines et de leur patrimoine » expliquait le professeur, en octobre. C’est pour eux qu’en 2021, Khaled El Enany avait organisé une parade à grand spectacle et un brin kitch dans les rues du Caire, avec vingt-deux chars transportant des momies de rois et reines de l’Égypte antique, en direction du futur Musée national de la civilisation égyptienne. Après des années de vicissitudes, et 1 milliard de dollars, ce projet pharaonique que l’ancien ministre a porté sur les fonts baptismaux, vient d’être inauguré en grande pompe, le 1er novembre. El Enany était bien sur aux premières loges, ce soir-là, posant fièrement aux côtés des nombreux invités officiels réunis devant la gigantesque porte du musée.
Le 15 novembre, le nouveau général l’Unesco quittera pour de bon le Caire pour prendre ses quartiers à Paris, pour au moins quatre ans.
Aux 194 pays membres, il a déjà promis une direction « dépolitisée et impartiale », construite avec eux, et autour du consensus. Il ne sera pas, insiste-t-il, le « porte-parole du monde arabe », monde à qui il doit en large partie son élection. « Je sais comment la région est perçue à l’extérieur, et je veux être un pont culturel » affirme-t-il « en tant qu’enseignant, je me vois mal nier l’histoire et la vérité ».
C’est à l’usage que l’on verra s’il parvient à imposer les délicates notions de tolérance et de respect, qui ont tendance à voler en éclat à chaque guerre ou conflit de territoires. La future reconstruction de Gaza, qui se fera sous surveillance internationale, sera d’ailleurs un test pour le nouveau directeur. « À tous les pays, je dirai : oubliez vos passeports quand vous entrez à l’Unesco », martèle-t-il, avec la foi du charbonnier.
Bien qu’il n’ait jamais occupé de fonctions au sein de l’organisation, il l’a déjà perçue comme étant lourde, bureaucratique et en manque d’argent. Le départ annoncé des États-Unis, qui prendra effet fin 2026, va l’obliger à chercher rapidement des ressources supplémentaires. « En tant que ministre, je dirigeais 30 000 fonctionnaires et je n’avais pas beaucoup de moyens. Je ne crains ni de réformer, ni de frapper à toutes les portes pour trouver du mécénat », glisse-t-il.