Personne morale. On pouvait difficilement choisir meilleur titre que celui du livre de Justine Augier, paru en 2024 chez Actes Sud, qui, non content d’exposer les rouages de l’affaire Lafarge avec une minutie extrême, met en évidence ce qui en fait la spécificité, à savoir que, pour la première fois, une entreprise française, c’est-à-dire une « personne morale », est mise en examen pour « financement d’entreprise terroriste » (instruction bouclée), en attendant, peut-être, « complicité de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité » (toujours en cours d’instruction).
En l’occurrence, on reproche à l’entreprise Lafarge d’avoir, d’une part, financé des groupes armés (parmi lesquels, excusez du peu, Daech) en les soudoyant pour pouvoir continuer à faire tourner son usine en Syrie ; et, d’autre part, d’avoir acheté des matières premières auprès de ces mêmes groupes. Accessoirement, d’avoir mis en danger la vie de ses employés en les obligeant à venir travailler chaque jour, alors que le pays entier sombrait dans le chaos le plus total. (Certains se sont fait enlever, rançonner, battre. Au moins deux d’entre eux sont vraisemblablement morts : on ne les a jamais retrouvés.)
Les valeurs de Lafarge
« Personne morale ». Ce qui fait le sel du titre est évidemment son ironie. Le cynisme des dirigeants qui ont voulu, coûte que coûte, continuer à rentabiliser leur belle usine, quand on connaît la situation apocalyptique dans laquelle le pays est plongé en 2014, date à laquelle ils se sont finalement résolus à lever le camp, a quelque chose d’à la fois risible et révoltant.
Pour souligner la distorsion entre la réalité et l’image que le groupe Lafarge souhaitait donner de lui-même, Justine Augier se plaît d’ailleurs à citer les nombreuses professions de foi, notes, déclarations, discours émanant du groupe dans lesquelles celui-ci proclame son attachement à des « valeurs ».
Lesquelles exactement ? On croit comprendre qu’il s’agit de valeurs « humanistes ». Mais encore ? On n’en saura pas tellement plus. On dirait ces joueurs de foot ou ces directeurs sportifs qui parlent sans arrêt des « valeurs du club ». Mots creux, débités mécaniquement, ou réelle croyance de la part de ceux qui les profèrent ? Difficile à dire. Qui sait ce qui se passe dans la tête d’un homme ? Une chose est à peu près sûre, cependant : chacun compose avec sa conscience, au prix d’arrangements souvent acrobatiques, sans quoi peu d’entre nous parviendraient à se supporter.
Mais ce ne sont pas les huit hommes mis en examen conjointement à l’entreprise qui nous intéressent pour l’instant. (Pas encore. Leur tour viendra.) Ce qui m’a fait accepter la proposition d’Émilie Frèche, pour le compte d’Albin Michel, de couvrir le procès Lafarge en vue d’un livre à venir, est la même raison qui m’a fait proposer à mon tour au journal l’Humanité de publier dans ses colonnes des comptes rendus dudit procès.
Émilie Frèche avait brillamment couvert le procès des responsables de l’assassinat de Samuel Paty pour le Point. Pour des raisons, disons, de ligne éditoriale, je me voyais mal suivre ses pas dans le même magazine. En choisissant l’Humanité, j’espère gagner en cohérence ce que je perds en émoluments. Car le sens que je donne au choix du journal de Jean Jaurès est le suivant : avec un peu de chance, ce procès pourrait être celui du capitalisme.
Le symbole des dérives de l’économie de marché
Quoi qu’on en dise, le plus intéressant dans un crime, c’est toujours le mobile, parce que le pourquoi nous en apprend toujours plus que le comment. Bien sûr, le comment est plus cinématographique, mais le pourquoi est plus significatif. Plus révélateur. Ici, sans préjuger de la suite, on n’aura sans doute pas trop à se creuser la tête pour élucider cet aspect du dossier.
Il serait assez surprenant, en effet, qu’on découvre des motifs idéologiques derrière toute l’affaire : personne ne soupçonne l’entreprise Lafarge de sympathies islamistes. Le mobile est vraisemblablement plus convenu et plus répandu : gageons qu’il est mercantile. Dégager des bénéfices, n’est-ce pas la vocation de toute entreprise commerciale ? N’est-ce pas le principe même qui fonde l’économie de marché ? Dès lors, il est tentant de voir en Lafarge SA un symbole.
« Les capitalistes vendront la corde qui les pendra. » Cette phrase attribuée à Lénine ne colle pas exactement, a priori, au cas de Lafarge, mais c’est pourtant celle qui me vient à l’esprit. Pourquoi ? Il y a d’abord ce côté jusqu’au-boutiste : faire tourner les machines, vendre des sacs de ciment jusqu’à la dernière minute, alors qu’au loin on aperçoit des points noirs qui sont les SUV de Daech. Et puis, surtout, indépendamment du procès qui s’ouvre aujourd’hui, on connaît déjà les conséquences pour l’entreprise de cette stratégie suicidaire : en 2014, le groupe Lafarge devait fusionner à part égale avec son concurrent suisse, le groupe Holcim. Mais en 2015, alors que les contours du scandale syrien commencent à se dessiner, les actionnaires d’Holcim deviennent finalement majoritaires. Et, en 2021, le groupe LafargeHolcim change de nom et devient simplement Holcim. Le siège de Paris est fermé.
C’est donc une entité morte que l’on va juger. Le groupe Holcim aura beau jeu de dire, en substance : « C’est pas nous. Nous n’étions même pas là. On a viré tous ceux qui ont trempé dans cette sombre affaire. Circulez. » À quoi bon, alors ? Eh bien, ce serait trop facile. Bien sûr qu’on va juger Lafarge. Et Holcim. Et le capitalisme.
L’enjeu de ce procès n’est pas d’évaluer à quel point le capitalisme n’en a rien à foutre de rien ou d’évaluer si les « valeurs » autoproclamées des grandes entreprises se résument en fait à un seul mot qui est « profit » ou même si celles-ci peuvent s’accommoder des projets politiques les plus atroces : ça, on le sait depuis Krupp et Thyssen, ou même depuis la Compagnie des Indes. L’enjeu est plutôt de déterminer dans quelle mesure l’affaire Lafarge est le symptôme, l’illustration et le signe avant-coureur d’un système peut-être entré dans sa phase terminale qui serait le suicide.
Le journal des intelligences libres
« C’est par des informations étendues et exactes que nous voudrions donner à toutes les intelligences libres le moyen de comprendre et de juger elles-mêmes les événements du monde. »
Tel était « Notre but », comme l’écrivait Jean Jaurès dans le premier éditorial de l’Humanité.
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