« Rappelez-vous, en achetant une valise, qu’au cours d’un long voyage il y aura toujours un moment où vous serez obligé de la porter vous-même »: l’art de faire ses bagages

Pour passer le temps dans les interminables files d’attente des contrôles d’embarquement, rien n’est plus divertissant que d’observer les bagages des voyageurs. Concentrés d’intimité, ils en disent long sur les habitudes nouvelles des nomades contemporains. Reine de la catégorie, la valise à roulettes remporte désormais la majorité des suffrages. Si elle n’est pas surchargée, et à condition de ne pas devoir affronter trop d’escaliers, elle facilite la vie. Les voyageurs fréquents, entre deux allers-retours brefs, ne jurent que par les modèles cabine, ultralégers, qu’ils peuvent garder avec eux pour ne pas attendre. Mais est-elle suffisante pour emporter écrans et câbles que la vie connectée impose ? Même si le volume des vêtements s’est globalement réduit, à la faveur de l’adoption de nouvelles matières, moins lourdes et moins volumineuses, et surtout parce qu’il n’est plus de mise de se changer plusieurs fois par jour au gré des occasions et des activités, de nouveaux besoins se sont créés.

Si les bagages disent quelque chose du mode de vie de l’époque, ils racontent aussi une histoire et sont intimement liés aux révolutions modernes des transports. Si les pharaons faisaient déjà transporter leurs biens d’une résidence à une autre dans des coffres de bois, le raffinement dans la manière d’emballer ses affaires ne naîtra pas véritablement avant la Renaissance, lorsque le voyage devient pittoresque et individualiste. Avant, il n’était essentiellement question que de campagnes guerrières, de migrations de populations, ou éventuellement de caravanes de marchands. En 1596, la création de la corporation des bahutiers, ou coffretier-malletiers, témoigne du premier essor du secteur des bagages.

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Le premier défi auquel sont confrontés les artisans est de réduire le poids des coffres et des premières malles. Le cèdre, choisi par les Phéniciens pour ses qualités imputrescibles, est remplacé par le peuplier. Mais l’essence est tendre et craint les chocs. Naît alors l’idée du gainage de cuir sur le bois. Pour leurs expéditions, les Espagnols préfèrent les malles d’osier recouvertes de peaux de porc, qui seront adoptées par les Britanniques et connues sous le nom de « malles anglaises ». Mais il faut attendre le XIXe siècle pour voir apparaître, à la faveur des explorations coloniales, la toile enduite de gomme-laque ou de gutta-percha, plus résistant que le caoutchouc.

La recette fait fureur. En plus de la légèreté, la toile enduite permet d’isoler le bagage de la pluie sur les routes et de l’humidité dans les soutes des navires. Dès 1854, les malles vendues par Pauline Moynat et produites à Paris depuis 1849 par la famille Coulembier, layetiers-emballeurs, en sont non seulement recouvertes mais aussi doublées. En 1892, Edmond Goyard invente la toile Goyardine, enduite et résistante. Prodige en matière de conception, Louis Vuitton, remarqué par l’impératrice Eugénie, qui lui confie, à partir de 1852, l’emballage de ses crinolines, fait oublier le coffre bombé avec l’invention de sa malle plate, facilement empilable, qui fait fureur auprès de la noblesse. Les trois mots d’ordre de la maison qu’il fonde en 1854 sont : « luxe, fonctionnalité et innovation ».

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L’obsession de la légèreté et de la résistance

L’essor de la vie mondaine, avec ses villégiatures, et l’expansion coloniale vont avoir un effet démultiplicateur sur l’inventivité des concepteurs de bagages, en même temps que se développent à toute vitesse les lignes maritimes et ferroviaires. Toutes sortes de solutions sont imaginées, avec toujours la double obsession de la légèreté et de la résistance. La réclame montrant un jeune éléphant debout sur une valise Globe-Trotter, compagnie fondée en 1897 et qui s’est fait remarquer pour son brevet de fibre de bois vulcanisée, marquera durablement les esprits. Infatigable globe-trotteur, Paul Morand, qui souhaitait par boutade que l’on fasse de sa peau une valise, met en garde ses contemporains dès 1928 : « Rappelez-vous, en achetant une valise, qu’au cours d’un long voyage il y aura toujours un moment où vous serez obligé de la porter vous-même. » Même si Cary Grant dupait un instant ses poursuivants en se déguisant encore en porteur de bagages dans La Mort aux trousses, d’Alfred Hitchcock, il avait bien compris que l’époque des grandes malles transportées par des serviteurs zélés était déjà révolue.

Malle lit Louis Vuitton par Pharrell Williams, 2024. Louis Vuitton

L’accélérateur du changement sera l’automobile et l’aviation commerciale. Les valises supplantent les malles, adoptent des formes convexes, adaptées aux carrosseries et aux galeries de toit des voitures. Les malletiers, comme Alfred Dunhill à Londres ou S.T. Dupont à Paris, imaginent des sacs souples multifonctions ou des mallettes disposant de nécessaires modernes. En 1937, l’Allemand Richard Morszeck, qui a déposé la marque Rimowa en 1931, développe la toute première valise en aluminium, en s’inspirant des carlingues légères des avions Junkers. La marque américaine Zero Halliburton, qui lance son modèle en aluminium en 1938, popularise cette matière légère. C’est en 1946 que naît la première valise spécialement dédiée aux voyages aériens. L’Avia Airess de Delvaux introduit un ingénieux système de châssis métallique perforé.

Les matériaux composites s’invitent dans le débat dès le début des années 1960. En 1969, Samsonite lance sa valise Saturn en polypropylène avec des coques moulées par injection. Au tout début des années 1970, un certain Bernard Sadow a l’idée de fixer des roues à ses bagages. Nouvelle révolution. Il faut attendre 1972, avec le système trolley de l’entreprise française Delsey, ajoutant des roues escamotables sur les valises rigides, pour que cette idée génialement simple passe dans le grand public. L’agilité progressera encore lorsqu’un certain Robert Plath, pilote de 747 et amateur de bricolage, imagine en 1987 un système pour faire rouler sa valise en la faisant passer à la verticale.

L’art du voyage Moynat Maison Moynat
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Cette évolution quasi darwinienne du bagage rigide devient globalement la norme, tandis que les sacs légers et pratiques, suivant l’exemple de la ligne Pliage, inventée en 1993 par Longchamp s’imposent. Très récemment, la marque a lancé la collection My Pliage Signature de sacs personnalisables. Pour autant, les grandes malles à la manière d’antan continuent de fasciner. Avec leurs systèmes de penderies déployables, à la manière de celles de Goyard, ou leurs mille astuces escamotables, comme les bureaux de voyages ou les lits de camp à système imaginés par Louis Vuitton, elles évoquent l’art de vivre idéalisé attaché aux grands voyages. Si quelques privilégiés les embarquent toujours avec panache dans leurs yachts ou leurs jets, elles se muent en objets de décoration, satisfaisant ainsi le rêve ultime du voyage immobile.