Comment échapper à la surveillance numérique à notre époque accro aux smartphones, où chaque échange de messages peut être capté et localisé ? C’est la promesse du surprenant thriller conspirationniste, L’Intermédiaire, de David Mackenzie. Le plus malin de cette fin d’année, un jeu de chat et de la souris hitchcockien dans le New York d’aujourd’hui.
Ash (Riz Ahmed, Sound Of Metal ) négocie des transactions entre des entreprises corrompues et ceux qui détiennent des informations compromettantes mais n’ont pas le courage de devenir lanceur d’alerte et cherchent une compensation financière en échange de leur silence. Ash garantit leur sécurité et le paiement en récupérant les documents.
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Passer la publicitéLe délicieux terrain de l’analogique
Pour conserver son anonymat, Ash a établi une organisation millimétrée et des règles strictes. Il ne rencontre pas ses interlocuteurs. Il transmet ses consignes à ses clients et les entreprises via un système de télécommunication destiné aux personnes muettes, sourdes et malentendantes. L’opérateur du centre d’appels est la seule voix qu’entendent le client et l’entreprise. Il lit les messages qu’Ash rédige sur un téléscripteur. L’avantage ? Les appels ne peuvent être ni consignés, ni enregistrés. Impossible donc de tracer l’appel et d’exercer des pressions. Cette trouvaille est la botte secrète de L’Intermédiaire qui revient sur le terrain délicieux de l’analogique et explore des moyens de communication étonnants. L’imperturbabilité des opérateurs et le petit message d’accueil du relais de télécommunication font partie des gags récurrents qui sous-tendent l’humour noir du film.
Un système bien huilé auquel se confronte la nouvelle cliente d’Ash. L’agrobiologiste Sarah Grant (Lily James, Baby Driver) a en sa possession un rapport d’expertise suggérant que les céréales génétiquement modifiées développées par son ancien employeur sont cancérigènes. Harcelée et suivie par des gros bras, la jeune femme rêve de se débarrasser des documents et de retrouver une vie ordinaire. Ash l’aiguille à distance, dans un complexe jeu de piste pour qu’elle sème ses poursuivants, qui redécouvrent l’utilité des bureaux de postes. La solitude de Sarah trouve chez Ash un écho inattendu. Ancien addict, qui a remplacé l’alcool par l’adrénaline, le fixeur new-yorkais se sent très protecteur de Sarah. Leur lien devient plus personnel. Une faille émotionnelle qui va faire dérailler la machine.
Communication non verbale
Entre la série M. Robot et des classiques comme Conversation secrète, L’Intermédiaire joue à fond de ses codes vintage et hitchcockiens dans un New York nocturne oppressant. Sarah est épiée à travers les grandes vitres de son appartement de location. Anonyme parmi la myriade de livreurs qui parcourent la Grosse Pomme, Ash traverse la ville à bicyclette dans l’indifférence la plus totale. Le réalisateur écossais David Mackenzie (Comancheria, Outlaw King ) ose laisser Riz Ahmed silencieux pendant la première demi-heure du film. Le comédien ne s’exprime qu’à travers le clavier de sa machine. La furtivité d’Ash contribue à la tension constante. Comme dans Sound of Metal, où il interagissait en langue des signes, Riz Ahmed est d’une aisance et d’un charisme déconcertants dans cette communication non verbale.
Doté de rebondissements tonitruants, L’Intermédiaire convainc un peu moins lorsque son dernier acte le force à retomber dans un film d’action plus conventionnel. De même, ses antagonistes –emmensé par Sam Worthington d’Avatar - pourraient faire un peu plus peur. Mais le long-métrage explore des pistes intéressantes. Outre sa technologie centrale méconnue, il pose une question troublante : dans un monde de post-vérité, qui se soucie encore de ce que les lanceurs d’alerte ont à dire ?
L’avis du Figaro 3/4