Des oliveraies consumées, des champs dévastés et des fragments toxiques enfouis sous la terre : au sud du Liban, l’utilisation par Israël du phosphore blanc lors du conflit avec le Hezbollah, d’octobre 2023 à novembre 2024, a laissé une empreinte durable.
L’usage du phosphore blanc, bien que non explicitement interdit par le droit international, est réglementé en tant qu’arme incendiaire. Son emploi contre des civils ou dans des zones habitées est prohibé. En juin 2024, l’armée israélienne a affirmé que les obus au phosphore blanc n’étaient pas utilisés pour viser ou provoquer des incendies, ajoutant que “les procédures des forces armées israéliennes exigent que ces obus ne soient pas utilisés dans des zones densément peuplées, à quelques exceptions près.”
“91 % des frappes au phosphore blanc ont eu lieu avant l’entrée des forces israéliennes dans le sud du Liban.”
Ahmad Baydoun est chercheur en sources ouvertes (OSINT) à la Delft University of Technology au Pays-Bas. Selon les données de l’étude qu’il a pilotée, déclinées dans une carte interactive publiée en octobre 2025, une part importante des frappes au phosphore blanc au Sud-Liban a touché des zones civiles et agricoles.
La collecte de ces données combine des outils numériques, la vérification des images publiées sur les réseaux sociaux, notamment Facebook, Instagram, et les témoignages d’habitants sur le terrain. Le chercheur explique :
Israël justifie l’utilisation du phosphore blanc comme écran de fumée, pour protéger les mouvements de ses troupes ou pour marquer des objectifs. Mais selon mes recherches, 91 % des frappes au phosphore blanc ont eu lieu avant l’entrée des forces israéliennes dans le sud du Liban, en octobre 2024, ce qui contredit la version officielle israélienne. Par ailleurs, 39 % de toutes les frappes au phosphore que nous avons documentées ont eu lieu au-dessus de zones civiles, 16 % au-dessus de terres agricoles, et seulement 44 % dans des zones non habitées ou éloignées des habitants.
Des ONG comme Human Rights Watch et Amnesty International ont documenté l’usage du phosphore blanc dans ou à proximité de zones résidentielles, contredisant les déclarations officielles israéliennes.
“Un danger persistant pour la vie des gens et le bétail”
Le phosphore blanc a été utilisé uniquement avec l’artillerie lors de la dernière guerre, selon Ahmad Beydoun. La munition explose en dispersant sur une large zone des fragments incandescents, atteignant 800 °C.
Ahmad Baydoun explique :
La munition explose en l’air et produit 115 petits fragments qui s’enfoncent dans le sol et continuent à émettre cette substance toxique pendant dix à quinze minutes. Des fragments peuvent rester actifs dans le sol. Ils peuvent rester à l'état dormant jusqu'à ce qu'ils soient à nouveau exposés à l'oxygène. Là, ils se réactivent alors et produisent de la fumée.
Nous avons eu un agriculteur dans le sud du Liban qui, un an après la frappe initiale, a touché un fragment avec une tige, et le fragment a recommencé à émettre de la fumée toxique, ce qui montre le danger persistant pour la vie des gens et le bétail.
L’étude recense près de 28 700 fragments dispersés dans la région, dont l’extraction est jugée très difficile.
Il est très difficile de les extraire du sol. Si quelqu’un a du bétail et que ce bétail mange un de ces fragments, il meurt immédiatement, et si un humain consomme la viande de ce bétail, il meurt également.
Parmi les villages du sud du Liban les plus touchés par les frappes au phosphore blanc, figurent Al Khiam (30 incidents) Meiss El Jabal (28 frappes), Kafr Kila (26 frappes), Yaroun (24 frappes) et Rmaysh (17 frappes).
Peur de consommer les produits locaux
Grâce à la géolocalisation de centaines de photos et de vidéos, le projet d’Ahmad Bayoun a permis de recenser précisément 248 frappes. Les habitants peuvent vérifier si leurs terres ou leurs habitations ont été affectées.
De nombreux habitants expriment leur crainte de consommer les produits locaux, notamment l’huile d’olive ou les légumes, par peur d’une contamination invisible. En février 2025, des analyses menées par les ministères libanais de l’agriculture et de l’environnement n’ont pas détecté de traces de phosphore dans des échantillons d’olives, mais des concentrations élevées ont été relevées dans certains sols, avec un risque potentiel pour les récoltes futures.
Selon la FAO, près de 2 100 hectares de vergers ont été brûlés, 2,3 millions d’animaux d’élevage tués, et les pertes agricoles dans le sud du pays et la Békaa (est) dépassent 704 millions de dollars, entre octobre 2023 et novembre 2024.