Difficile de ne choisir qu’une seule création pour définir le style Codognato. Il y a là de grosses croix baroques en or et pierres précieuses plus proches du crucifix que de la croix de communion, des serpents d’or tout entrelacés, des camées et des intailles antiques montés sur de grosses chevalières et, bien sûr, ces étranges mais sublimes crânes émaillés aux yeux de diamants, à porter au doigt ou en long sautoir.
À feuilleter les pages de ce beau livre consacré au maître joaillier vénitien Attilio Codognato, on comprend mieux ses inspirations qui trouvent leurs racines à la fois dans la culture byzantine et les fouilles étrusques, mais aussi dans la Renaissance et le baroque italien. Au fil des ans, la boutique, juste derrière la place Saint-Marc, fondée en 1866 et héritée de son arrière-grand-père Simeone, est ainsi devenue un véritable petit laboratoire de bijoux imprégnés de forts symboles historiques et philosophiques qui ont séduit un parterre d’artistes éclectiques – dont Jean Cocteau et Karl Lagerfeld, Orson Welles et Maria Callas, ASAP Rocky et Elizabeth Taylor.
Célèbre pour ses bagues vanités, ses bracelets à l’antique et ses broches mauresques, ce grand lecteur de Proust, collectionneur d’art contemporain (de Duchamp à Warhol, de Rauschenberg à Twombly) et fin connaisseur du surréalisme, décédé il y a deux ans, avait l’habitude de déclarer : « À travers ces images de la mort, on se souvient de la vie. C’est un paradoxe : la mort peut nous rendre plus vivants. » Car les créations d’Attilio Codognato ne sont pas de simples ornements, mais de véritables talismans qui dialoguent souvent avec la mort tout en célébrant la vie.
Son goût pour les ténèbres (voir ces étranges et macabres pendentifs en forme de cercueil) et les Memento mori (Souviens-toi que tu vas mourir) est, en ce sens, paradoxal : il est vital plutôt que sombre, vigoureux plutôt que lugubre. Après tout, ses bijoux, très connotés, aux volumes toujours imposants et souvent éclairés de diamants, d’émail ou de corail, sont faits pour briller. Et c’est ce que l’on découvre avec délice, ici, à travers plus de 150 clichés accompagnés de trois textes, dont la version intégrale du Dialogue de la mode et de la mort, joyau sardonique de l’Operette morali du poète et philosophe Giacomo Lepardi, composée au début du XIXe siècle et qui s’accorde parfaitement à la dramaturgie de cette esthétique si singulière.
« A. Codognato. Memento Vivere », d’Eduardo Cicelyn, Alessandro Codognato et Angelo Flaccavento, 208 p., 35 €, Marsilio Arte.